Suisse - Les cinémas rouvrent pour nous en mettre plein la vue
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SuisseLes cinémas rouvrent pour nous en mettre plein la vue

La lumière – des projecteurs – au bout du tunnel… Après six mois de streaming, les cinéphiles peuvent enfin reprendre le chemin des salles avec un programme riche et varié.

par
Christophe Pinol
Les cinémas suisses ont rouvert leurs portes ce lundi (photo prétexte).

Les cinémas suisses ont rouvert leurs portes ce lundi (photo prétexte).

Getty Images

Enfin! Près de six mois après la seconde fermeture des salles, les cinémas sont finalement autorisés à rouvrir ce lundi 19 avril. Un vrai soulagement pour tous les cinéphiles repus de leurs soirées streaming/canapé. Alors face à de nombreux films encore forcés d’attendre la réouverture des salles françaises avant de sortir chez nous et une industrie hollywoodienne encore réticente à lâcher ses blockbusters, certains craignaient de ne pas avoir grand-chose à se mettre sous la dent… Mais force est de constater qu’entre la reprise de certains longs-métrages dont la carrière avait été interrompue par le second confinement et une belle poignée de nouveaux titres, le choix est assez vaste. Toutes les salles ne rouvriront pas ce lundi 19 – la plupart attendront le mercredi 21 avril, d’autres le week-end – mais il y a clairement de quoi reprendre avec entrain le chemin des salles.

Vous avez demandé le programme? Eh bien suivez le guide!

«Adieu les cons», d’Albert Dupontel (1 h 27)

Sorti quelques jours à peine avant le reconfinement, le film d’Albert Dupontel a droit aux prolongations. Et c’est l’un de ceux que l’on attendait le plus, en regard de ses sept récompenses obtenues aux Césars, le mois passé. Notamment celles du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original. On y suit les aventures d’un employé administratif suicidaire (le réalisateur lui-même) venant au secours d’une femme condamnée par une maladie incurable (Virginie Efira), mais surtout à la recherche d’un fils qu’elle a abandonné sous X des années auparavant. Une fable anarcho-poétique aussi tendre que caustique, qui permet au cinéaste de laisser libre cours à son énergie folle, tout en se faisant un malin plaisir à dénoncer les dérives de la société actuelle. Jubilatoire.

«ADN», de Maïwenn (1 h 30)

Les films de Maïwenn («Polisse», «Le bal des actrices», «Mon roi») sont généralement la garantie d’un cinéma intense, chargé en émotions et en numéros d’acteurs de haute voltige. Ici, la réalisatrice/actrice se met elle-même en scène dans le rôle d’une femme confrontée à la mort de son grand-père et, par extension, à la perte de ses racines. Avec à ses côtés une famille qui implose. Film sur le deuil et la quête de soi, «ADN» est en fait terriblement étouffant. La faute à des personnages soit trop hystériques (le principal), soit largement stéréotypés (la plupart des autres). Et puis surtout – à de rares exceptions près – la magie n’opère pas: le casting a beau être «all-stars» (Fanny Ardant, Louis Garrel, Maïwenn elle-même, Marine Vacth,…), les larmes semblent couler trop facilement, les éclats de rire sonnent faux, les regards complices sont trop appuyés…

«Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary», de Rémi Chayé (1 h 22)

Après les étendues glacées du Grand Nord de son précédent film («Tout en haut du monde»), Rémi Chayé s’attaque cette fois aux plaines sauvages de l’Ouest américain du XIXe siècle. Et plus particulièrement à l’enfance fantasmée de la célèbre Calamity James. On suit ainsi les aventures d’une jeune fille qui va devoir tracer sa voie après avoir quitté la sécurité d’un convoi à la recherche d’une terre vierge pour s’implanter. L’animation est parfois un rien simpliste mais regorge de couleurs somptueuses. Le film parle surtout à merveille de l’émancipation des filles du joug masculin tout en nous plongeant au cœur des grands espaces, avec son lot de chercheurs d’or et de trappeurs, d’impétueux torrents et d’animaux féroces. On y sent l’influence de John Ford, de Mark Twain ou de Jack London et on en ressort – enfants comme adultes – avec l’impression d’avoir avalé un immense bol d’air frais. Grand Prix du dernier festival du film d’animation Annecy.

«Je voulais me cacher», de Giorgio Diritti (2 h)

Celui qui voulait tant se cacher, c’est le peintre italien Antonio Ligabue, dont ce film retrace la vie tumultueuse. Laid, malade, inculte, solitaire, fou aussi, il est rejeté par les gens dès son plus jeune âge. À 20 ans, en 1917, il est même expulsé de sa Suisse natale et débarque en Italie sans en parler la langue. Il trouvera peu à peu la paix dans son art, devenant l’un des maîtres de la peinture naïve aux côtés de Rousseau et de Séraphine de Senlis. De ses centaines d’œuvres, on retiendra ses fantastiques représentations d’animaux, mais aussi beaucoup de paysages suisses. Pour préparer ce film, le réalisateur italien Giorgio Diritti, fan du peintre depuis longtemps, s’est rendu dans le petit village où l’artiste a passé une grande partie de sa vie, parlant avec des gens qui avaient croisé sa route à l’époque. Sorti en Italie, en août dernier, «Je voulais me cacher» a remporté l’équivalent du Golden Globe national du meilleur film et l’Ours d’argent à Berlin du meilleur acteur, décerné à Elio Germano.

«La revanche des losers», de Sebastian Borensztein (1 h 55)

Dépouillés de leurs économies par la crise économique qui frappa l’Argentine en 2001, un groupe de paumés décide non seulement de récupérer leur dû mais d’en profiter pour s’emparer d’un joli magot et de le distribuer aux pauvres. Le tout en s’improvisant monte-en-l’air façon «Ocean’s 11», ou plutôt «Comment voler un million de dollars», film de 1966 avec Peter O’Toole et Audrey Hepburn, dont les protagonistes s’inspirent. À leur tête? Le toujours excellent Ricardo Darin, ici pour la première fois accompagné à l’écran de son fils, Chino, dans le rôle de… son fils. Le film avait été la proposition argentine aux Oscars 2020 du meilleur film étranger et on ne serait pas étonné de voir les Américains en tirer bientôt un remake.

«Milla», de Shannon Murphy (1 h 58)

Une ado bien sage, mais en phase terminale d’un cancer, retrouve goût à la vie au contact d’un jeune voyou, dealer à la petite semaine… Avouons qu’avec un sujet aussi casse-gueule, on craignait le pire avec ce premier long-métrage de l’australienne Shannon Murphy (réalisatrice de quelques épisodes de la série «Kiling Eve»). Or, très vite, on est happé par une mise en scène punchy et à l’anticonformisme revigorant. La cinéaste a surtout le bon goût de ne jamais tomber dans le pathos outrancier en insufflant à son récit des touches d’humour salutaires, notamment à travers des personnages dont les dysfonctionnements touchent souvent au grotesque: un mauvais garçon finalement assez tendre, un père sévère qui finira par lâcher du lest pour laisser sa fille s’épanouir, et une mère shootée aux médicaments pour atténuer la douleur de voir son enfant dépérir… Il faut aussi saluer une jeune comédienne éblouissante, Eliza Scanlen (vue dans la série «Sharp Objects» et la dernière adaptation ciné des «Filles du docteur March»), se livrant à un formidable jeu d’équilibriste question sentiments, portée d’un côté par un appétit de vivre de plus en plus affûté et tirée de l’autre par la maladie qui gagne du terrain.

«Petites danseuses», d’Anne-Claire Dolivet (1 h 30)

Elles ont entre 6 et 10 ans, ont encore parfois de la peine à trouver comment enfiler leurs pointes ou à maintenir leurs mèches rebelles dans le filet de leur chignon réglementaire… Elles, ce sont de futures danseuses étoiles – ou en tout cas qui en rêvent – des fillettes prêtes à sacrifier une partie de leur jeunesse, à se dépasser, se sublimer, pour répondre aux critères du métier. C’est le sujet de ce documentaire lumineux, délicat et sensible, parvenant à merveille à retranscrire les émotions de ces apprenties danseuses et ce qu’elles traversent pour assouvir leur passion… «Souffre en souriant!» ne cesse de leur intimer leur professeure, Muriel, la douceur incarnée quand il s’agit de panser leurs bobos ou de sécher leurs larmes, mais également intransigeante quand il le faut. Avec pudeur, la caméra accompagne ainsi une poignée de ces enfants, de leurs premiers pas sur le parquet usé de la salle de danse jusqu’aux podiums glamours d’un des grands concours du milieu, celui de Deauville, en faisant un détour par l’ambiance feutrée de leur chambre à coucher. On aurait peut-être aimé un déroulement moins linéaire mais la réalisatrice Anne-Claire Dolivet pose néanmoins des questions essentielles, à commencer par celle-ci: «Comment grandir dans un monde de travail intensif, d’exigence et de compétition quand on est si petite?».

«The Nest», de Sean Durkin (1 h 47)

Une famille résidant aux États-Unis – un courtier britannique obsédé par la réussite (Jude Law), sa femme américaine (Carrie Coon, révélée par «The Leftovers») et leurs deux enfants – décide de s’installer dans un manoir en Angleterre pour y faire fortune. Évidemment, rien ne va se passer comme prévu et le film raconte avant tout l’histoire de personnages en chute libre, pris dans une spirale infernale et aveuglés par les faux-semblants de la réussite. La décomposition – façon thriller gothique – d’une famille prise en tenaille entre le capitalisme outrancier de Reagan et de Thatcher des années 1980. Le canadien Sean Durkin, à qui l’on doit deux œuvres déjà très anxiogènes (le film «Martha Marcy May Marlene» et la minisérie «Southcliffe»), ausculte à merveille la bourgeoisie anglaise et signe une mise en scène au cordeau. Quant aux deux interprètes principaux, ils sont impeccables. Le film a remporté le Grand Prix du dernier festival de Deauville, ainsi que le Prix de la Critique.

«There is no Evil», de Mohammad Rasoulof (2 h 30)

Couronné d’un Ours d’or au dernier festival de Berlin et depuis encensé par la critique, le nouveau long-métrage du cinéaste iranien débarque enfin dans nos salles. Un film divisé en quatre histoires, chacune explorant différentes facettes du même thème – la peine de mort – soit autant de plaidoyers dénonçant les dérives du pouvoir d’une des pires dictatures du monde: l’Iran. Et si la sortie était attendue, c’est surtout la conception même du film qui est ici exceptionnelle. Car depuis son précédent film, «Un homme intègre», en 2017, Mohammad Rasoulof est un cinéaste prisonnier d’un régime qui l’empêche de quitter son pays et réduit ses faits et gestes, à commencer par celui de filmer. Il lui aura donc fallu user de subterfuges pour tourner ce film dans la semi-clandestinité: en l’occurrence, faire semblant de réaliser quatre courts-métrages distincts, avec quatre équipes techniques différentes, pour mieux déjouer la vigilance de la censure.

«30 jours max», de Tarek Boudali (1 h 27)

Apprenant qu’il est atteint d’une maladie incurable (son médecin lui donne «30 jours max» à vivre), un flic trouillard décide de jouer les Bruce Willis dans «Piège de cristal» afin de coincer un gros bonnet de la drogue pour séduire une collègue… On rêvait d’une belle comédie populaire pour donner envie au public de revenir nombreux dans les salles, il faudra se contenter de cette poilade à l’humour régressif, nouvelle incursion de La bande à Fifi dans le genre. Sur le principe, on n’a rien contre les blagues potaches (on aime d’ailleurs bien leur «Baby-sitting»), mais la plupart des gags sont ici aussi prévisibles qu’indigestes. Difficile à avaler quand en plus l’action manque d’ampleur et d’efficacité.

Et aussi:

«Mank», de David Fincher, «Une ode américaine», de Ron Howard, et «Minuit dans l’univers», de George Clooney, trois films Netflix.

En reprise, on retrouvera aussi «Poly», de Nicolas Vanier, nouvelle adaptation des romans de Cécile Aubry; «Le nouvel évangile», de Milo Rau, élu meilleur documentaire aux Prix du cinéma suisse en mars dernier; «Master Cheng», de Mika Kaurismäki, un «Feel Good Movie» culinaire et dépaysant; «Un pays qui se tient sage», de David Dufresne, documentaire coup de poing sur les violences policières; «Cunningham», de Alla Kovgan, portrait en 3D du chorégraphe américain tourné avec les derniers danseurs de sa compagnie; ou encore «Antoinette dans les Cévennes», de Caroline Vignal, irrésistible comédie qui a valu à Laure Calamy le César de la meilleure actrice.

Et puis un cycle de comédies italiennes aux Cinémas du Grütli, à Genève (avec notamment «Le pigeon», «Mariage à l’italienne», «La prima cosa bella»…), ainsi que le programme du festival de Neuchâtel, «NIFFF: 20 ans de cinéma fantastique» (rassemblant des films comme «Old Boy», «Enter the Void» ou encore «L’échine du diable») à la Cinémathèque suisse de Lausanne.

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