20.09.2020 à 11:11

LivresLes dessinateurs suisses font leur rentrée

Léonie Bischoff, Hélène Becquelin, Caro: les nouveaux albums se conjuguent au féminin. Barrigue vient toutefois pointer sa moustache dans ce riche assortiment.

par
Michel Pralong
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«Anaïs Nin sur la mer des mensonges» raconte la vie de cette auteure, qui fut la maîtresse de Henry Miller.

«Anaïs Nin sur la mer des mensonges» raconte la vie de cette auteure, qui fut la maîtresse de Henry Miller.

Léonie Bischoff/Casterman
Même si elle admire le talent de Henry Miller, Anaïs saura imposer sa propre écriture.

Même si elle admire le talent de Henry Miller, Anaïs saura imposer sa propre écriture.

Léonie Bischoff/Casterman
Léonie Bischoff s’est régalée à dessiner les décors et la mode des années 1930.

Léonie Bischoff s’est régalée à dessiner les décors et la mode des années 1930.

Léonie Bischoff/Casterman

Anaïs Nin sur la mer des mensonges

«Exilée» à Bruxelles depuis des années («Je n’aurais pas les moyens de vivre de mon métier en Suisse, mais ses paysages me manquent»), la Genevoise Léonie Bischoff sort «Anaïs Nin sur la mer des mensonges». Et c’est un vrai coup de cœur graphique. Son trait aérien et élégant est sublimé par des couleurs étonnantes, un arc-en-ciel qui naît grâce à une technique très particulière. «J’utilise un crayon dont la mine est multicolore, rouge, bleu jaune. Au fur et à mesure de son usure, les couleurs changent». Employé par certains auteurs en dédicaces, afin que les dessins ne soient jamais les mêmes, cet outil ne devait servir que pour les planches préparatoires de cet album. «Je n’étais d’ailleurs pas très contente de mes aquarelles et de mes aplats dans la version colorisée qui aurait dû être la finale et, lorsque j’ai présenté les deux versions à mon éditrice, elle a préféré les dessins préparatoires. Elle avait raison.»

Si graphiquement, le livre est un arc-en-ciel, la vie de son héroïne est un tourbillon: d’amour, de passion et de sexe. Anaïs Nin, personnage réel, est célèbre pour son journal intime et ses écrits érotiques. Et pour avoir été, notamment, la maîtresse à la fois de l’écrivain Henry Miller et de la compagne de celui-ci, June. «J’ai été très touchée par la lecture de ses journaux, explique Léonie Bischoff. Comme elle, je cherchais ma voie en tant qu’artiste et, comme elle, j’étais amoureuse à l’époque d’un auteur (moi, de BD) que je trouvais bien plus talentueux que moi».

Il lui faudra deux ans de travail une fois le projet lancé pour aboutir à cet album. Léonie déjoue le piège du dialogue d’Anaïs avec son journal en lui créant un double, aux longs cheveux détachés, seul véritable témoin de cette vie faite en partie de mensonges, pour pouvoir assumer une sexualité libérée, tout en restant avec son mari. Anaïs aime dire oui aux bras de ceux qu’elle admire, mais ne sait pas non plus dire non à ceux qui la désirent sans que la réciproque soit forcément vraie. La vie d’Anaïs est un flamenco, un tango, alternant joies et douleurs. La grâce d’une femme racontée avec la grâce d’un trait, tel est l’album de Léonie Bischoff.

«Anaïs Nin sur la mer des mensonges», de Léonie Bischoff, éd. Casterman, 190 pages

«Anaïs Nin sur la mer des mensonges», de Léonie Bischoff, éd. Casterman, 190 pages

1979

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La jeune Hélène découvre le paradis musical chez Sapri Shop, et ce n’est ni Gainsbourg ni Juvet.

La jeune Hélène découvre le paradis musical chez Sapri Shop, et ce n’est ni Gainsbourg ni Juvet.

Hélène Becquelin/Antipodes
L’émerveillement de la première écoute de «London Calling» des Clash.

L’émerveillement de la première écoute de «London Calling» des Clash.

Hélène Becquelin/Antipodes
Joy Division: la révélation.

Joy Division: la révélation.

Hélène Becquelin/Antipodes

Dès le début de l’album les choses sont claires: alors que toutes ses camarades de classe s’extasient devant le film «Hair», qui vient de sortir en 1979, Hélène Becquelin ne supporte pas le côté peace and love des hippies. Elle, il lui faut du plus noir. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle chavire à l’écoute des Clash et autres Joy Division: le punk est fait pour elle, elle est faite pour le punk. Ce n’est pas si évident dans cette Suisse romande de l’époque, encore moins quand on habite Saint-Maurice (VS) et qu’on va à l’école chez les religieuses. En prenant un train et en allant jusqu’à Lausanne, c’est déjà beaucoup mieux.

La sœur de Mix et Remix nous raconte dans cet album (encore un) très autobiographique, un moment important pour elle, cette sorte de révélation musicale qui coïncide avec une prise de conscience de ce qu’elle veut et de ce qu’elle ne veut pas. Son frère, qui aime un rock plus «élaboré», reproche aux punks leur manque de technique. Cela convient à Hélène qui reconnaît ne pas avoir un trait de haut vol. Ses personnages sont graphiquement simples, voire naïfs. Mais comme le punk, c’est la composition et l’énergie de ses cases qui donnent de la force à ses pages, particulièrement dans ce livre.

Véritable (très bonne) playlist musicale de 1979, cette BD a un doux parfum de nostalgie pour ceux qui ont connu cette époque, le magasin de disques lausannois Sapri Shop, juste avant les événements de Lôzane bouge et la création de la Dolce Vita. Punk is not dead, mais ceux qui l’ont aimé ont pris un petit coup de vieux.

«1979», d’Hélène Becquelin, éd. Antipodes, 159 pages

«1979», d’Hélène Becquelin, éd. Antipodes, 159 pages

Un gars, une fille, des gags

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«Covid ton sac»

«Covid ton sac»

Barrigue/Ed. du Roc
«Covid ton sac»

«Covid ton sac»

Barrigue/Ed. du Roc
«Covid ton sac», Barrigue, éd. du Roc, 48 pages

«Covid ton sac», Barrigue, éd. du Roc, 48 pages

Comme les autres, les dessinateurs de presse ont vécu le confinement. Mais bon, eux, ils ont l’habitude. Mieux, le coronavirus les inspire. Si Valott avait dégainé le premier un livre sur le sujet, c’est un autre (ancien) du «Matin», Barrigue, qui propage à son tour non pas le virus lui-même mais un album qui lui est consacré. PQ, distance sociale, lavage de mains et confinement sont donc évidemment au menu de son «Covid ton sac». En parlant d’ancien, notre dessinateur à la moustache (et à la pipe) dégaine un deuxième album, «Oh vieillesse», consacré aux personnes âgées et aux proches aidants. Cela sent le vécu et la cruauté (de la vie), l’angoisse, mais aussi la tendresse font trembler les pages (à moins que ce ne soit Parkinson).

Caro, dessinatrice notamment au «Bieler Tagblatt» et au «Matin Dimanche» (car oui, elle est bilingue) ne manque pas non plus d’évoquer le coronavirus dans «Quel cirque!» Mais ses dessins d’actu parlent aussi de Berset, de Greta et pas mal d’égalité homme-femme. Dans le domaine de l’humour, il semble d’ailleurs que celle-ci soit atteinte.

À noter que, comme souvent dans les albums de dessins de presse (allez savoir pourquoi), il y a des préfaces de gens illustres. Barrigue peut compter sur le désormais fameux prof Didier Pittet pour son livre sur le coronavirus et du gérontologue Olivier Lang pour celui sur les seniors. Avec, cerise sur le bircher, le Nobel Jacques Dubochet en postface. Caro, elle, a droit à l’humoriste Laurent Flutsch pour sa préface. On vous l’avoue, on a surtout ri à celle-ci.

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2 commentaires
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Anti mysandrie

21.09.2020 à 10:35

Woui woui, l homme, ce monstre!

Makita

20.09.2020 à 11:54

La BD sur Anaïs Nin est formidable, j'en suis à ma 3eme lecture et je suis émerveillé!