Publié

EvénementLes dessous de la démission

Le conseiller d’Etat genevois PLR a jeté l’éponge hier matin. L’agression d’un barman du Moulin à Danses a signé la fin de sa carrière politique. Il quittera son poste demain.

Rattrapé par l’affaire du MàD, le conseiller d’Etat Mark Muller quittera ses fonctions demain.

Rattrapé par l’affaire du MàD, le conseiller d’Etat Mark Muller quittera ses fonctions demain.

INDEPENDANT - LE MATIN

?Il aurait pris sa décision dimanche matin en se levant. Sa démission, le conseiller d’Etat genevois Mark Muller l’a annoncée hier. A ses collaborateurs du Département des constructions et des technologies de l’information (DCTI) vers 9?heures, et aux médias à 9?h?47. Mark Muller, né sous le signe de la Vierge il y a 48?ans, en fonction depuis six ans, jure ses grands dieux qu’il n’a pas fait l’objet de pressions. Et pourtant, depuis plus d’un mois, les séances de crise se sont succédé au sein du Conseil d’Etat genevois. Jeudi et vendredi de la semaine dernière, au moins deux réunions ont été consacrées au sujet. Selon nos informations, la dernière s’est plutôt mal passée… La volonté affichée du président du gouvernement Pierre-François Unger de nommer un expert, afin de savoir si le barman du Moulin à Danses n’avait pas été trop payé par Mark Muller, a sans doute pesé dans la décision du magistrat PLR.

Soutiens devenus rares

On sait qu’au sein du gouvernement les soutiens se faisaient de plus en plus rares. Comment travailler avec un collègue qui n’a pas dit toute la vérité et rien que la vérité? D’empoignade virile avec un barman, comme annoncé au départ par Mark Muller, on en est arrivé à une affaire d’agression. Ou, plus précisément, d’un magistrat ayant «fondu unilatéralement» sur le barman. Avec un accord, des plaintes retirées de part et d’autre et le paiement, dans une enveloppe, d’une indemnité. Cinquante mille francs, a annoncé Eric Stauffer, président du MCG.

Interviewé hier dans son bureau de la place de la Taconnerie, Mark Muller se pose désormais en victime. Il répète qu’il n’a pas menti. Mais, avoue-t-il, «cela devenait insupportable». Depuis deux mois, chaque jour apportait en effet son lot de révélations, comme le non-paiement – contesté – de ses cotisations au PLR. «En fait, ce harcèlement dure depuis plus d’un an, assure Mark Muller. La presse a monté en scandale des affaires alors qu’il n’y avait rien de scandaleux.» Le futur ex-conseiller d’Etat fait notamment allusion à la location de son sept-pièces à 1800 francs (plus les charges), à l’affaire de la Gérance immobilière et de ses villas louées à des prix dérisoires. «Je me suis rendu compte que l’affaire du Moulin à Danses n’allait pas se terminer, quoi que je puisse dire. Il y aura toujours des gens insatisfaits qui continueront à prétendre qu’il y a quelque chose de louche derrière tout cela. Je n’avais pas envie de servir de punching-ball encore longtemps. Pour moi, ma santé et pour mes proches.» Et d’ajouter: «Je souhaite en ces temps troublés que ma décision permette aux institutions genevoises de se ressaisir et d’œuvrer dans l’intérêt de tous.»

Tant commentée avant même qu’elle ne soit effective, la démission de Mark Muller a suscité une brève déclaration (moins de trois minutes) du président Unger, qui s’est dit «ému». «Sa décision est en particulier motivée par son attachement au bon fonctionnement des institutions.» Et d’adresser à Mark Muller ses meilleurs vœux pour la suite de sa carrière professionnelle. La suite justement? Mark Muller dit ne pas avoir de «plan précis». Mais il est avocat, il a des relations et de l’expérience dans les milieux de l’immobilier, ces mêmes milieux qui l’ont officiellement soutenu au cœur de la tempête.

Plusieurs candidats

L’annonce de la démission du conseiller d’Etat genevois a provoqué des réactions jusqu’au Palais fédéral. Ueli Leuenberger, conseiller national et président des Verts, estime que «c’était la meilleure chose à faire après la façon dont il a manœuvré dans le brouillard ses affaires politiques ou privées». Du coup, les candidats à la succession se bousculent. Les socialistes genevois – et plus particulièrement genevoises – Anne Emery-Torracinta et Carole-Anne Kast se sont d’ores et déjà déclarées officiellement. Le conseiller national socialiste Manuel Tornare se tâte encore: «Il faut que Genève retrouve une certaine sérénité et des personnalités capables et proches de la population pour trouver des solutions aux transports, au logement et à la sécurité.» Il est rejoint en ce sens par Michel Chevrolet, chef du groupe PDC au Municipal et candidat (malheureux) à la Mairie de Genève l’an dernier: «Il faut un candidat d’union pour sauver Genève!» Et de proposer une rencontre au sommet entre les quatre partis gouvernementaux pour trouver un candidat unique. Egalement conseiller national, le PDC Luc Barthassat reconnaît avoir reçu beaucoup d’appels hier. «Je serai à disposition dans deux ans s’il le faut, mais dans l’immédiat je ne me vois pas jouer les charognards au sein de l’Entente genevoise.»

Eric Stauffer en embuscade

Le plus rapide à s’être lancé dans la course? Il s’appelle évidemment Eric Stauffer. Le président du Mouvement citoyens genevois (MCG), qui a encore fait parler de lui vendredi soir au Parlement en jetant un verre d’eau sur le député PLR Pierre Weiss, se dit prêt à entrer dans la bagarre. Il se voit déjà ministre mais… ministre de la Sécurité, quand bien même le poste est déjà occupé. «Et alors? Si je suis élu, je demanderai une permutation des départements!» Du côté du PLR, on se montre nettement plus discret… Le président du PLR genevois, Alain-Dominique Mauris, est persuadé que «le plus grand parti du canton trouvera le bon candidat». Le profil? Peu importe, il devra surtout être «collégial».

Apparemment, seul le soldat Pierre Maudet, actuel maire de Genève, pourrait, peut-être, sauver un parti au bord de l’implosion. Pour le moment, Pierre Maudet se contente d’un «no comment».

Mark Muller n’a plus que deux jours pour faire ses cartons. Il touchera, comme la loi le prévoit, l’équivalent de 21?fois son salaire mensuel, soit l’équivalent de 437?000?francs.

Tenir son rang ou démissionner

Par Sandra JeanRédactrice en chef

On ne peut se réjouir de la démission de Mark Muller. Même si le conseiller d’Etat n’avait rien d’autre à faire que de tirer sa révérence après une année marquée par de trop nombreux faux pas, ce départ sonne comme un aveu de faiblesse du personnel politique. Il en dit long sur ces élus qui négligent le poids symbolique de la fonction.

C’est vrai que l’on demande beaucoup à ces conseillers d’Etat. Leurs journées sont interminables, les dossiers complexes, les sollicitations constantes, les coups rudes, les moments de gloire éphémères. Le moindre faux pas leur est reproché. Mais c’est justement pour toutes ces raisons que ces élus doivent être irréprochables, au bureau comme en dehors. Parce qu’ils sont constamment exposés, parce qu’ils jonglent avec des millions, parce qu’ils doivent trancher des affaires délicates, le plus petit dérapage peut entamer durablement leur crédibilité et dès lors fragiliser leur aptitude à exercer le pouvoir.

Mark Muller, tout comme son parti d’ailleurs, ne l’a toujours pas compris. Sa lettre de démission, dans laquelle il se positionne comme une victime, en est une ultime preuve. En profitant d’un appartement ridiculement bon marché alors que Genève se cherche désespérément des logements, en cognant sur un barman tandis qu’on ne cesse de dénoncer l’augmentation de la violence, Mark Muller a lui-même précipité sa perte. En juin, les Genevois éliront son successeur. Espérons qu’ils tirent les conséquences de cette triste aventure. Genève a grandement besoin d’un homme d’Etat. Un vrai.

Votre opinion