Canada - Les douloureux souvenirs d’une survivante des pensionnats autochtones
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CanadaLes douloureux souvenirs d’une survivante des pensionnats autochtones

Membre d’une communauté autochtone de l’ouest du Canada, Evelyn Camille, 82 ans, a été séparée de sa famille puis internée dans un pensionnat autochtone loin de sa communauté.

Evelyn Camille, 82 ans, pose devant le mémorial érigé en l’honneur des 215 cadavres d’enfants incinérés, découverts le 4 juin près de l’ancienne école «Kamloops Indian Residential School».

Evelyn Camille, 82 ans, pose devant le mémorial érigé en l’honneur des 215 cadavres d’enfants incinérés, découverts le 4 juin près de l’ancienne école «Kamloops Indian Residential School».

AFP

«Beaucoup de nos enfants sont morts», se souvient avec émotion Evelyn Camille, internée de force dans les années 1940 dans l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, où ont été découverts les restes de 215 enfants. Pour essayer de panser ces plaies toujours douloureuses, cette «aînée» de 82 ans a contribué à créer une école mettant en avant la culture et la langue de sa communauté, que voulaient précisément nier ces pensionnats.

Evelyn Camille est membre des Tk’emlups te Secwépemc, communauté autochtone de l’ouest du Canada. Née en 1939, elle a été séparée de sa famille puis internée au pensionnat autochtone de Kamloops, loin de sa communauté. «J’ai été ici pendant 10 ans», raconte-t-elle à l’AFP en pointant du doigt la façade de briques rouges baignée de lumière orange le soir, venue comme d’autres habitants honorer les enfants disparus.

«Ils sont venus nous chercher dans nos réserves et nous ont amenés ici dans des gros camions de bétail», se remémore-t-elle, avant d’avouer, la gorge serrée, qu’elle n’aime pas parler de la vie au pensionnat car elle y a subi des sévices «physiques, mentaux et spirituels». «Beaucoup d’enfants ont tenté de s’enfuir d’ici. Beaucoup ne sont jamais rentrés chez eux», explique-t-elle, une ombre passant sur son visage. «Tant de ces morts n’ont jamais été prises en compte.»

Une semaine plus tôt, la cheffe de sa communauté avait annoncé la découverte, à l’aide d’un géo-radar, des dépouilles de 215 enfants à proximité du pensionnat. Depuis, Evelyn Camille vient régulièrement s’asseoir auprès des siens pour se recueillir, échanger et se consoler devant le mémorial installé face à l’ancien pensionnat. «Cette découverte met en lumière la façon dont nous étions traités. Beaucoup de nos enfants sont morts», souffle Evelyn, au bord des larmes. Sa communauté soupçonnait depuis longtemps que ces dépouilles d’élèves disparus se trouvaient près du pensionnat.

Cette confirmation a rouvert des blessures qui n’avaient jamais été refermées et a généré une onde de choc au Canada, ravivant les discussions autour du sujet souvent tabou de ces pensionnats autochtones. «Il n’y a jamais vraiment de deuil. La douleur est trop profondément enfouie dans nos cœurs, dans nos esprits, dans nos corps, la douleur est trop profonde. Chaque petite chose rouvrira ces blessures mais nous apprenons à nous y faire.»

«Ils peuvent enfin rentrer chez eux»

Accueillant jusqu’à 500 élèves, le pensionnat de Kamloops a été le plus gros du Canada, accueillant des enfants issus des nombreux peuples autochtones vivant dans la région. Créé en 1890 et géré par l’Église catholique puis par le gouvernement fédéral, il a fermé ses portes en 1978. D’autres pensionnats, environ 140 au total, ont perduré jusqu’à la fin du XXe siècle.

Il est estimé que 150'000 enfants ont été internés par l’église et le gouvernement canadien. En les isolant de leur culture, ces établissements avaient pour but de «civiliser» les autochtones en leur inculquant des valeurs européennes à travers une éducation religieuse stricte et des travaux manuels pénibles. Beaucoup y ont subi des sévices physiques et sexuels, et des milliers d’entre eux sont morts ou ont disparu, selon le rapport de la Commission vérité et réconciliation publié en 2015.

Mal nourris, mal chauffés, mal soignés: les enfants autochtones mouraient souvent de maladies, notamment de la tuberculose, ou en tentant de s’enfuir des pensionnats, mais les archives sont la plupart du temps incomplètes ou manquantes. Suite à son expérience traumatisante, Evelyn Camille a aidé à construire à proximité l’école Sk’elep, afin de faire perdurer malgré tout les traditions de son peuple, tout en se reconstruisant elle-même.

«J’ai aidé à construire cette école car je me suis dit: “Ça ne doit plus jamais arriver, à aucun de nos enfants. Nous devons construire notre propre école où les enfants connaîtront leur culture, leur langue et leurs traditions”», raconte cette mère de trois filles, qui y enseigne principalement à des enfants de 5 à 6 ans. «J’espère que j’y travaillerai encore longtemps», s’exclame-t-elle, un large sourire éclairant son visage.

Après la fermeture du pensionnat, elle a aidé des enfants placés en famille d’accueil car leurs parents, désespérés de les voir internés, avaient sombré dans l’alcool. Le vent se lève sur le mémorial improvisé devant le pensionnat, qui grandit de jour en jour au gré des offrandes apportées par des personnes parfois venues de loin. Jouets et petites chaussures côtoient fleurs et messages de soutien déposés toute la journée au son des chants traditionnels et des tambours.

Après avoir consolé des membres de sa communauté rassemblés devant le mémorial, Evelyn ferme les yeux et entonne un chant censé accompagner les esprits des enfants finalement retrouvés après avoir été enfouis pendant des décennies. «Ces enfants ont erré ici pendant trop longtemps. Maintenant, ils peuvent enfin rentrer chez eux.»

(AFP)

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