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Réparation«Les excuses ne suffisent pas»

Les «internés administratifs» de Suisse demandent des indemnités aux cantons et à la Confédération. Berne voudrait s'en tenir à une réhabilitation sans frais.

par
Eric Felley
Keystone

Combien en furent victimes? Quelques milliers? Des dizaines de milliers? Jusqu'en 1981, de nombreux Suisses et Suissesses furent internés administrativement sans procès, uniquement pour des raisons de comportement ou de style de vie. Aujourd'hui, l'Association pour la réhabilitation des internés administratifs (RIA) tente de nouvelles démarches pour obtenir une réparation financière auprès des cantons et de la Confédération.

Excuses officielles

Car, pour les excuses, c'est déjà fait. En septembre 2010, la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf les avait présentées au nom du pays lors d'une journée à la prison pour femmes de Hindelbank, dans le canton de Berne. Ce jour-là, une ancienne internée zurichoise, Ursula Biondi-Müller, avait exprimé l'incompréhension et la souffrance des personnes qu'on avait enfermées «sans jugement». Elle-même, à l'âge de 17?ans, alors enceinte d'un homme divorcé, avait passé une année derrière les barreaux sans avoir commis le moindre délit.

Dorénavant, l'ex-détenue, porte-parole de la RIA, estime qu'un véritable dédommagement est nécessaire: «Les excuses ne sont pas suffisantes. Nous ferons des propositions le 2 mai prochain devant la Conférence des directrices et directeurs cantonaux des Affaires sociales. Ce système arbitraire scandaleux nous a fermé des portes depuis l'adolescence. Tant que les autorités n'indemnisent pas pour leur attitude, elles seront capables de refaire la même chose sous une autre forme.»

Au plan fédéral, le conseiller aux Etats Paul Rechsteiner (PS/SG) a lancé en 2011 une initiative parlementaire afin qu'une «loi pour la réhabilitation» soit adoptée. Les commissions juridiques des deux Chambres ont approuvé cette proposition sous l'angle de la reconnaissance, mais pas sous celui de l'indemnisation financière.

Le dossier occupe la Commission des affaires juridiques du Conseil national, présidée par Yves Nydegger (UDC/GE). «Pour un dédommagement financier, le Parlement est frileux, admet-il. Sous l'angle juridique se pose la question de savoir comment on peut réhabiliter des personnes qui n'ont pas été condamnées? Il faut déterminer quelles ont été les séquelles. Il faudra trouver aussi une majorité politique.» Autre victime de l'époque, le Vaudois Philippe Frioud voit une piste dans le traitement accordé aux «enfants de la grand-route», les Yéniches, qui furent persécutés jusqu'en 1973 par l'Etat et la fondation Pro Juventute. Au cas par cas, certains ont reçu des indemnisations de quelques milliers de francs. «Mais il avait fallu une très grande pression de l'ONU pour forcer la Suisse, explique-t-il. Payer signifie reconnaître une faute morale.»

Quoi qu'il en soit, le sujet n'a pas fini de titiller la conscience des autorités suisses. Le magazine «Temps présent» de la RTS avait traité le sujet l'an dernier. Le journaliste et cinéaste australien David Brill vient d'en faire un documentaire qui sera diffusé en mai sur les chaînes CNN et BBC.

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