Philippines - Les morts de la «guerre contre la drogue» doivent laisser leur place
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PhilippinesLes morts de la «guerre contre la drogue» doivent laisser leur place

Arrivé à la tête des Philippines, Rodrigo Duterte voulait traquer drogués et dealers jusqu’à la mort, même au-delà. Car les concessions funéraires de ces défunts sont limitées.

Corazón Enriquez (à droite) surveille l’extraction des ossements de son fils Rodzón, tué dans son lit, dans le cadre de la «guerre contre la drogue», il y a cinq ans.

Corazón Enriquez (à droite) surveille l’extraction des ossements de son fils Rodzón, tué dans son lit, dans le cadre de la «guerre contre la drogue», il y a cinq ans.

AFP

Spectacle déchirant dans ce cimetière de Manille, aux Philippines, où l’on retire de sa tombe les ossements de Rodzón Enriquez. Voilà cinq ans que le jeune homme est tombé sous les balles de la «guerre contre la drogue», et sa concession funéraire a expiré.

«Je ne veux pas que l’on jette sa dépouille», explique Corazón Enriquez, sa mère âgée de 63 ans, alors que deux hommes portant masque et combinaison de protection emportent ce qu’il reste de son fils.

Des associations estiment que des dizaines de milliers de personnes sont mortes après que le président philippin, Rodrigo Duterte, eut ordonné aux forces de sécurité de traquer drogués et dealers dans une campagne très controversée, qui a surtout visé la jeunesse.

Une concession de cinq ans

Beaucoup de morts ont été placés dans des tombes empilées en hauteur, dans les cimetières bondés de la capitale, où une concession de cinq ans se facture environ 5000 pesos (92 francs). Alors que ces baux de courte durée arrivent à expiration, une organisation caritative catholique aide les familles qui n’ont pas les moyens de payer pour le retrait des ossements de leurs proches, et qui souhaitent quand même pouvoir les incinérer et leur offrir un lieu de repos éternel.

Comme beaucoup, Corazón Enriquez, qui a eu sept enfants, avait applaudi la promesse du président, investi en 2016, d’en finir avec le fléau des stupéfiants. «Si vous connaissez des drogués, allez-y et tuez-les vous-mêmes, car il serait trop douloureux pour leurs parents de le faire eux-mêmes», avait lancé Rodrigo Duterte juste après son arrivée au pouvoir.

Abattu dans son lit

Mais Corazón Enriquez n’aurait jamais imaginé que sa famille puisse être victime de cette folie meurtrière. Rodzón, un ouvrier du port qui prenait de la méthamphétamine pour rester éveillé pendant ses vacations de nuit, a été abattu par la police dans son lit, quelques semaines après l’investiture du président, dit-elle.

«Je veux qu’il soit avec moi à la maison, même si son corps n’est physiquement pas là. Je sais qu’il est là», dit-elle au sujet des cendres qu’elle compte garder, avant qu’un endroit définitif ne soit trouvé. «La douleur est toujours là. Je voudrais pouvoir échanger ma place avec la sienne.»

«Je suis heureuse de pouvoir le ramener à la maison.»

Joralyn Fuellas, épouse de Reynaldo

Reynaldo, le mari de Joralyn Fuellas, a été abattu par des hommes armés à moto, le jour où elle a eu 39 ans. Il était parti travailler comme chauffeur de triporteur, afin de gagner un peu plus pour partager avec elle et leurs 11 enfants un repas d’anniversaire. Elle a appris par la suite qu’il était sur une liste noire.

«Je suis heureuse de pouvoir le ramener à la maison», dit-elle après avoir assisté au retrait de ses ossements, qui seront incinérés. «Je pourrai dire à mes enfants: ‘Votre papa est là’.»

Crime contre l’humanité?

La procureure de la Cour pénale internationale (CPI) a annoncé, en juin, avoir demandé l’ouverture d’une enquête sur des milliers de meurtres qui ont été commis dans le cadre de cette «guerre contre la drogue», et qui pourraient relever du «crime contre l’humanité».

L’enquête couvre les trois premières années du mandat de Rodrigo Duterte, jusqu’en 2019. Le président, qui ne peut briguer l’an prochain un deuxième mandat, s’est refusé à coopérer avec ces investigations, qu’il juge illégales.

«Le président est responsable»

Felicitas Narvarte, dont le fils Edward a été abattu deux semaines avant que Rodrigo Duterte ne soit investi, impute néanmoins ce décès au président. Quelques heures après avoir partagé un repas à son domicile, elle avait entendu des coups de feu avant les appels à l’aide de son fils, qui criait «Maman! Maman!»

«Je ne veux pas que ses ossements soient mélangés avec ceux des autres!»

Felicitas Navarte, mère d’Edward

«Je ne trouverai un semblant de paix que quand la personne qui a ordonné de tuer les toxicomanes sera derrière les barreaux», assure la sexagénaire après avoir déposé des bougies devant la tombe de son fils.

Elle compte placer ses restes dans une boîte plus petite, et moins chère, devant laquelle son petit-fils pourra se recueillir. Mais elle manque désormais de temps pour rassembler l’argent qui doit lui permettre de renouveler la concession. «Je ne veux pas que ses ossements soient mélangés avec ceux des autres», conclut-elle.

«Ce sont des êtres humains»

Le père Flavie Villanueva, une voix critique de Duterte, est très impliqué dans les exhumations. Il explique que des milliers de crémations pourraient être nécessaires dans les prochaines années, du fait de l’expiration des concessions. Il espère que les cendres pourront être gardées ensuite dans des columbariums, afin de permettre aux défunts de reposer dans un endroit digne, et d’aider le travail de deuil des proches.

«Perdre un proche, c’est déjà trop. Comment peut-on en plus accepter de perdre sa dépouille?» interroge le prêtre, qui collecte de l’argent pour venir en aide aux familles des morts. Pour certaines d’entre elles, il est déjà trop tard. Les ossements ont été retirés et jetés dans des sacs, avec ceux d’autres défunts, avant même l’expiration de la concession, explique le père Villanueva. «Ce sont des êtres humains», se désole-t-il. «Ils méritent mieux.»

En une seule journée, il a assisté à sept exhumations, sous le regard des familles éplorées. Beaucoup des personnes tuées étaient aussi celles qui rapportaient l’argent à leurs familles, qui se retrouvent parfois sans revenu, relève-t-il. «Si vous n’avez pas assez pour nourrir vos enfants, si les vivants meurent de faim, comment voulez-vous vous inquiéter du sort des morts?»

(AFP)

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