Actualisé 24.03.2020 à 18:01

Les rats reconnaissent les démunis à l'odeur de la faim

Neuchâtel

Les surmulots ne sont pas bernés par les profiteurs: ils flairent la sincérité d'un congénère dans le besoin avant de partager leur nourriture, d'après la découverte d'une équipe de chercheurs neuchâtelois et bernois.

par
lematin.ch
Un rat (à droite) tire un plateau vers la cage, fournissant ainsi de la nourriture (un flocon d'avoine) à un partenaire social (gauche) se trouvant dans un autre compartiment.

Un rat (à droite) tire un plateau vers la cage, fournissant ainsi de la nourriture (un flocon d'avoine) à un partenaire social (gauche) se trouvant dans un autre compartiment.

Res Schmid

Après l'odeur de la mort redoutées par les humains, voici l'odeur de la faim détectée par les rats. Professeur de biologie à l'Université de Neuchâtel, Gregory Roeder a démontré chez ce rongeur la capacité de flairer la sincérité d'un quémandeur avant de partager sa nourriture.

«Chez les rats, le partage de nourriture vers les plus nécessiteux est une pratique bien connue», indique Gregory Roeder dans un communiqué diffusé mardi. Selon ce chercheur, «l’odeur dégagée par les individus réellement affamés est différente de celle que diffusent des congénères juste gourmands».

Honnête ou profiteur

«Les rats en position de partager leur nourriture savent ainsi s’ils ont affaire à un quémandeur honnête ou à un profiteur», révèle l'étude menée conjointement par les universités de Berne et de Neuchâtel.

Obtenir une ressource, réaliser des tâches, accroître les bénéfices: la coopération est un comportement courant chez les animaux sociaux. Mais pour s'inscrire dans la durée, le partage de nourriture requiert une réciprocité. Pour parvenir à un équilibre entre donner et recevoir, un élément dissuasif doit limiter la tentation de «profiter indûment de la générosité d’autrui», selon les termes des chercheurs.

Indicateur fiable

Cet élément dissuasif, chez le rat brun, c'est l'odeur de la faim. Ainsi, un surmulot sollicité ne fait pas confiance au quémandeur: il se fie à son odeur corporelle. Cette odeur corporelle étant liée au degré de satiété, elle offre un indicateur fiable utilisé dans «l’ajustement proportionnel de l’aide alimentaire», selon les conclusions de l'étude publiée dans la revue «Plos Biology».

«Ici, l’odeur représente un indicateur d'honnêteté», résume Gregory Roeder. L'odeur ne pouvant pas être modifiée volontairement, elle exclut toute manipulation de la part d’un profiteur potentiel. «Le donneur sentira immédiatement l’arnaque!», indique Gregory Roeder.

Vraiment faim

«Chez les humains, des indices visuels et acoustiques sont privilégiés, bien que ceux- ci puissent être travestis», rapportent les chercheurs. Chez les rats, un individu potentiellement donneur de nourriture privilégiera les congénères ayant vraiment faim, en se basant sur leurs odeurs.

Les résultats de l’étude menée au Laboratoire de recherche fondamentale et appliquée en écologie chimique (FARCE) et à la Station d'éthologie de l'Université de Berne montrent que les rats sentant une odeur de congénères à jeun offrent leur aide après 29 secondes en moyenne, contre une attente de 85 secondes lorsqu’une odeur de rat rassasié est diffusée.

Sept minutes

Durant les 7 minutes qu'a duré chaque expérience, les rats donneurs ont prodigué leur aide en moyenne 7,6 fois envers des congénères affamés, contre 6,4 fois aux repus.

Les tests ont porté sur une vingtaine de femelles Rattus norvegicus. Sept composés odorants se sont révélés distincts entre les états à jeun ou à satiété, offrant la signature de «l’odeur de la faim».

Vincent Donzé

À quoi ça sert?

«Se basant sur des organismes bien précis (rats), il serait hasardeux d'étendre les résultats obtenus à l'espèce humaine. Néanmoins, comme les rats, l'être humain doit en partie son succès à sa capacité de coopération, de collaboration, de partage des tâches entre les individus de la population. Si ceci paraît aller de soi dans notre vie en société quotidienne, ce type de comportement n'est pourtant pas inné ou acquis. Son émergence et son maintien se reposent sur des bases biologiques qui doivent équilibrer les coûts-bénéfices d'aider son prochains. En cas de déséquilibre prolongé le fonctionnement de la vie en société est mis en danger».

«Cette étude illustre que pouvoir se fier à des indicateurs vrais des besoins des uns et des autres aide au maintien d'une vie social harmonieuse. Comme mentionné dans le texte, l'être humain utilise des indicateurs visuels et sonores pour se forger un avis. Or, ces indicateurs peuvent être truqués, d'où la persistance d'une légère incertitude. Chez les rats, en ce qui concerne le partage de la nourriture, pareille incertitude tend à disparaître grâce aux odeurs corporelles émises».

Gregory Röder Professeur titulaire Responsable bachelor Médecine humaine Faculté des sciences Université de Neuchâtel

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