30.08.2017 à 07:05

Grand reportageLes récoltes de la honte

À Foggia, dans le sud de l'Italie, des dizaines de milliers de personnes sont exploitées pour ramasser les tomates. Payées une misère, elles vivent et travaillent dans des conditions inhumaines.

par
Fabien Feissli
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Sous un soleil de plomb, certains travailleurs ramassent les tomates pendant 10 à 12 heures par jour. Parfois, sans avoir à boire.

Sous un soleil de plomb, certains travailleurs ramassent les tomates pendant 10 à 12 heures par jour. Parfois, sans avoir à boire.

Yvain Genevay/LMS
Sous un soleil de plomb, certains travailleurs ramassent les tomates pendant 10 à 12 heures par jour. Parfois, sans avoir à boire.

Sous un soleil de plomb, certains travailleurs ramassent les tomates pendant 10 à 12 heures par jour. Parfois, sans avoir à boire.

Yvain Genevay/LMS
Les genoux pliés, le dos cassé en deux, la position des ramasseurs leur cause de nombreuses douleurs.

Les genoux pliés, le dos cassé en deux, la position des ramasseurs leur cause de nombreuses douleurs.

Yvain Genevay/LMS

Le ballet des camions est incessant. Ignorant les prostituées en quête de clients à l’ombre des oliviers, ils traînent leur carcasse métallique sur une route défoncée. De part et d’autre s’étendent de gigantesques champs de tomates. Dans cet océan aux reflets rouges, une trentaine de silhouettes sont écrasées par le soleil des Pouilles (I). Les genoux pliés, le dos cassé en deux, les travailleurs remplissent les dizaines de caisses en plastique qui les entourent. Chacune peut contenir 300 kilos de tomates. Une fois pleine, elle leur rapportera moins de 4 francs. Leur journée a commencé avant les premières lueurs de l’aube et certains ne la termineront qu’après douze heures de ce labeur éreintant. Le tout pour un salaire quotidien de misère, une trentaine de francs, parfois moins.

La scène se répète dans cette immense plaine agricole et très fertile reliant San Severo à Barletta. Au total, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont exploitées durant l’été. «Je me sens comme un esclave. Nous sommes des esclaves modernes. Si tu ne veux pas travailler, ils te forcent», se plaint Kawsu. Ce Gambien de 20 ans est arrivé en Italie il y a trois ans après un périple éprouvant à travers l’Afrique et la Méditerranée. «Il faut toujours ramasser plus vite. Même quand on est épuisé, on ne peut pas se reposer, sinon ils menacent de nous payer moins», souligne-t-il. À midi, les travailleurs ont juste le temps d’avaler quelque chose avant de retourner au boulot. «Bien sûr que c’est dur. On est fâchés contre les fermiers, mais on ne peut pas le leur montrer. Sinon, ils ne vont pas nous réengager le lendemain», assure le jeune homme.

«Toujours mal au dos»

Voilà le cœur du problème. La quasi-totalité de ces travailleurs sont des migrants venus d’Afrique centrale ou d’Europe de l’Est. Certains n’ont pas de papiers, d’autres ont des permis de séjour temporaires. Tous ont besoin de travailler. «Nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons pas négocier ou nous plaindre», continue Kawsu. La compétition pour décrocher du boulot fait rage dès le petit matin. «À 5 heures, tout le monde sort devant le ghetto où on dort et attend. Le fermier arrive et choisit ses préférés.» Et il n’y a pas assez de travail pour tout le monde. Quand ce n’est pas la pleine saison, il lui arrive de n’être engagé qu’un seul jour dans la semaine.

Justement, Henri* ne travaille pas aujourd’hui. À l’ombre d’un bâtiment, il explique avoir quitté la Guinée Conakry à cause de problèmes politiques. Depuis qu’il est en Italie, cet ancien étudiant en sciences politiques découvre une autre réalité. «Imaginez quelqu’un qui a l’habitude d’utiliser plutôt son cerveau et qui se retrouve au milieu de champs du jour au lendemain», confie-t-il, le T-shirt d’un syndicat italien sur le dos.

Il affirme remplir une douzaine de caisses de 300 kilos dans les bonnes journées. «Mais c’est très dur de ramasser à la main pendant dix ou douze heures, c’est une position qui n’est pas bonne pour l’être humain. J’ai tout le temps mal au dos. Il y a des machines mais nous coûtons moins cher qu’elles.» Lui aussi assure ne pas avoir le choix et être obligé d’accepter ces conditions inhumaines. «L’esclavage n’a pas disparu, c’est ce qu’on vit au quotidien.»

Ni eau ni électricité

Pour trouver du travail, Henri a recours à un «capo nero». «Il nous donne les informations et vient nous chercher très tôt le matin. En échange, on doit lui payer 6 francs chacun pour le transport», précise le jeune homme. Le «caporalato» est un système d’intermédiaires, illégal mais très répandu dans l’agriculture italienne et qui se charge de fournir de la main-d’œuvre aux fermiers. «En échange, le capo touche un pourcentage sur les caisses ramassées et facture le transport jusqu’au champ ainsi que la nourriture aux travailleurs», explique Stefano Liberti, journaliste italien auteur de nombreuses enquêtes sur le business de la tomate en Italie, notamment «Dark Side of Tomato». «Un entrepreneur agricole n’a souvent d’autres moyens que d’appeler un capo. Les centres pour l’emploi ne sont pas assez efficaces», pointe-t-il.

Certains se chargent également de loger les travailleurs dans des ghettos composés de tentes, de caravanes et de maisons abandonnées. Kawsu payait, par exemple, 22 francs pour partager un matelas et une petite chambre insalubre avec cinq autres personnes. Là où il vivait, il n’y avait ni eau ni électricité. «Aujourd’hui, j’ai déménagé ailleurs. On est sept, mais il y a de l’eau. C’est un peu mieux.» Il décrit des conditions de vie difficiles. «Cela peut être dangereux. Il y a des gens ivres, des bagarres au couteau. Et tu dois dormir avec ton argent caché dans ton pantalon. Si tu laisses traîner quelque chose, cela disparaît.»

«Ici, on s’arrange»

On est loin de l’image idyllique que le jeune homme se faisait de l’Europe. «C’est vrai que je suis très déçu, je ne pensais pas que ce serait comme cela», regrette Kawsu. Il a encore de la famille dans sa ville de Serrekunda. «Je leur dis que c’est dur, mais je ne me plains pas trop, je ne veux pas que ma mère s’inquiète», raconte-t-il. Car derrière les témoignages, les statistiques révèlent une réalité glaçante. Selon la Fédération des travailleurs de l’agro-industrie italienne (CGIL-FLAI), il y aurait plus de 400 000 travailleurs agricoles en situation de travail irrégulière dans le pays. Le centre de recherche statistique italien sur l’immigration articule, lui, le chiffre de 800 000 travailleurs exploités. Dont une majorité d’étrangers. Parmi eux, 200 000 seraient traités comme des esclaves selon l’ethnographe Leonardo Palmisano, auteur de deux livres sur le sujet.

Une situation qui fait bondir Enzo Limosano. «C’est un monde parallèle et inhumain. L’agriculture italienne est totalement dépendante de la main-d’œuvre migrante. C’est sous les yeux de tout le monde, mais tout le monde nie cette réalité», explique ce chirurgien cardiaque à la retraite qui fait le tour des ghettos pour soigner ceux qui en ont besoin. «Ils n’ont pas de toilettes, certains n’ont même pas d’eau, comment vous voulez vivre?» s’emporte-t-il en nous emmenant jusqu’au camp de Borgo Mezzanone. Derrière un centre d’accueil officiel, un ghetto de tôle et de bois s’est installé sur l’ancienne piste d’un aérodrome militaire. «Il doit y avoir environ 1000 personnes. Elles n’ont ni eau ni électricité. Mais ici, on s’arrange», affirme le médecin en expliquant que les migrants ont détourné le courant des câbles passant au-dessus de leur camp pour pouvoir en profiter.

Quelques kilomètres plus loin, le ghetto Bulgari a été fermé et rasé au mois de juillet. Des planches et des morceaux de métal qui ont dû représenter un mur ou un toit jonchent le sol. «Les conditions étaient vraiment trop dramatiques. Il y avait de la drogue, de la prostitution et beaucoup de familles avec des enfants au milieu de tout cela», raconte celui qui avait l’habitude de venir s’occuper des habitants de ce camp. Au milieu des montagnes d’habits abandonnés précipitamment traînent des poupées décapitées et des cartons de jeux pour enfants. Seuls quelques chiens rôdent encore sur ce terrain où vivaient plusieurs centaines de personnes. Du travail au gris

Dans la fermeture de ce ghetto et dans celles de plusieurs autres ces derniers mois, Stefano Liberti veut voir un signe positif. «Il y a aussi une loi sévère qui a été approuvée en 2016. Cet été, il y a eu beaucoup d’arrestations, tant de capos que d’agriculteurs qui avaient exploité des migrants», assure-t-il. Il reconnaît pourtant qu’il est encore trop tôt pour dire si la situation s’améliore réellement. «Des mesures sont prises, mais c’est un système qui existe depuis très, très longtemps. Il est difficile de faire changer les mentalités.» D’autant que les différents acteurs s’adaptent continuellement aux nouvelles lois, notamment celles contre le travail au noir. «Maintenant, c’est du travail au gris. Les migrants ont des contrats pour quelques jours de boulot, mais en réalité, ils bossent beaucoup plus et sont payés au noir», explique le journaliste.

Lui qui a remonté toute la filière des champs jusqu’aux supermarchés pour essayer de comprendre ce qui ne fonctionnait pas assure que les tomates récoltées dans ces conditions sont également vendues en Suisse (lire en pages suivantes). Notamment sous forme de produits transformés. «Mais le processus n’a rien de transparent. Donc il est impossible de savoir comment ont été ramassées les tomates qu’on mange», regrette Stefano Liberti.

À ses yeux, il y a un problème de confiance entre les différents acteurs du domaine. «Les industriels achètent 9 centimes le kilo de tomates aux paysans mais disent que c’est la faute de la grande distribution qui ne les paie pas assez», explique-t-il, tout en assurant qu’en augmentant de 50 centimes le prix final d’une sauce tomate, tout le monde serait payé dignement. «Comment on fait pour vendre des légumes à ce prix-là? Le seul moyen, c’est exploiter le maillon le plus faible, les migrants», peste Enzo Limosano. Malgré leur situation, Henri et Kawsu rêvent d’un avenir meilleur. «Je veux continuer mes études pour pouvoir combattre l’injustice», assure le premier. Le second, quant à lui, espère voir sa situation se régulariser bientôt et pouvoir visiter la Suisse. Il y croisera peut-être une boîte de «ses» tomates.

* Prénom d’emprunt

La suite de notre reportage

Opération spéciale

Durant quatre jours, «Le Matin» s’est rendu au sud de l’Italie sur la trace des migrants exploités dans les champs.

Quelques chiffres importants

La caisse de tomates de 300kg est payée 4 francs aux travailleurs

800'000 travailleurs agricoles sont exploités, dont 400'000 en situation de travail irrégulière

Les travailleurs se réveillent tous les jours à 4 heures du matin, n'ont que 30 minutes de pause à midi et travail 10 à 12 heures par jour

Le revenu quotidien moyen d'un travailleur est de 30 francs, il doit payer 22 francs par mois pour une place sur un matelas, débourser 4 francs pour payer son repas de midi ainsi que 6 francs pour le coût du transport jusqu'au champ

L'expert: Siddharth Kara, Directeur du programme sur le trafic d’êtres humains et l’esclavage moderne à la Harvard Kennedy School

Ce que nous avons vu en Italie, pour vous, c'est de l'esclavage?

Vu la situation que vous décrivez, oui, cela pourrait être considéré comme de l’esclavage moderne. C’est une situation plutôt commune de voir des migrants africains exploités par l’agriculture européenne. Mais je devrais faire mes propres recherches sur le terrain pour pouvoir l’affirmer.

Quel est l'état de l'esclavage dans le monde aujourd'hui?

Il y a différents chiffres qui circulent. De mon côté, j’estime qu’il y a 31 millions d’esclaves autour du globe. Mais il est très difficile de donner une réponse définitive. Ce qui est sûr, c’est qu’il y en a des dizaines de millions.

Comment est-ce possible?

C’est l’une des grandes frustrations de l’ère moderne. L’esclavage est effectivement illégal dans la plupart des pays, mais le fait de traiter les gens comme des propriétés reste quelque chose de très commun. En fait, cela n’a même jamais été aussi rentable qu’aujourd’hui. Il y a tellement de personnes fragiles et vulnérables sur la planète qu’il n’a jamais été aussi facile de trouver des esclaves. En plus, de nos jours, il est très peu cher de les déplacer et vous pouvez les exploiter dans de très nombreuses industries. Presque tous les secteurs sont touchés par l’esclavage.

Y a-t-il des solutions?

Quand j’ai commencé à étudier le sujet il y a 17 ans, presque personne ne s’y intéressait. Aujourd’hui, des centaines d’ONG se sont emparées du problème et les gouvernements s’y intéressent aussi. À l’heure actuelle, il n’y a pas assez de ressources financières qui sont déployées pour éradiquer l’esclavage. Quand ce sera le cas, il sera aboli. Les consommateurs ont-ils aussi un rôle à jouer?

Bien sûr! Si chacun affirme haut et fort qu’il ne veut pas de tomates ramassées par des esclaves, même si elles sont moins chères, les industriels et les gouvernements seront obligés d’écouter.

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