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RöstigrabenLes Romands portent un toast hilare à la «Welschwoche»

Les «Grecs de la Suisse» vous saluent bien: voilà le message qu'ont adressé cette semaine un bon millier de Romands à la «Weltwoche» et à son article polémique.

par
François Pilet
D'un peu partout, des répliques cinglantes mais pleines d'humour répondent aux propos de la «Weltwoche» contre les Romands.

D'un peu partout, des répliques cinglantes mais pleines d'humour répondent aux propos de la «Weltwoche» contre les Romands.

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Le «Welchwoching» est né. L'art consiste à se prendre en photo les pieds sur le bureau, un verre de blanc à la main en lançant un toast à la confraternité alémanico-romande. Les plus attentifs y auront ajouté un morceau de dentelle pincé entre deux classeurs fédéraux.

Renvoyer le cliché à l'expéditeur: c'est ce qu'a fait cette fin de semaine un bon millier de «glandeurs qui n'ont rien d'autre à faire que de liker les pages de Facebook pendant leurs heures de travail», en réponse à l'article polémique de la Weltwoche, jeudi, qui dépeignait les Welches comme des assistés vivant aux crochets des Alémaniques. L'initiative a déjà son accessoire culte sous la forme d'un T-shirt «Tuschur rigol, schamè travaï» édité par le collectif fribourgo-bernois Graphein. Disponible dès lundi, il s'inspire de «la célèbre phrase des officiers de l'armée suisse», expliquent ses concepteurs, qui se sont «associés pour répondre avec humour aux journalistes zurichois».

«Ces clichés servent à construire le mythe de l'Alémanique primaire»

INTERVIEW Rapprocher Romands et Alémaniques, voilà la cause de Peter Köppel. Cet ancien prof de français et de philosophie au gymnase de Zurich a créé sa société de communication et organise chaque année un «forum PME-KMU» qui rassemble des entrepreneurs des deux côtés de la Sarine. A ses yeux, le dédain teinté de supériorité des Romands et l'anxiété identitaire pathogène des Alémaniques sont «les deux faces d'une même médaille».

Qu'avez-vous pensé de l'article de la «Weltwoche»?

Cet article est dans la pure tradition du boulevard: on prend quelques faits négatifs, on les emballe avec des clichés et une petite dose de morale. Ce message est destiné à créer l'identité d'un «Alémanique primaire», cœur de cible de l'UDC, qui se définit par un double sentiment d'infériorité envers les Allemands et de supériorité envers les Romands. On en rigole, les gens font des plaisanteries sur Facebook, et peu à peu, cette perception des Romands comme les «Grecs de la Suisse» s'insinue. C'est l'effet que recherche la Weltwoche. Ces clichés sont utiles à l'UDC pour cultiver le mythe de ce Suisse allemand primaire, qui est en fait le mythe du vrai Suisse, et qui se définit par cette double opposition aux Allemands et aux Romands.

Comment les Alémaniques expriment-ils ce mythe?

Ils aiment se présenter comme des fous du travail, qui rapporteront toujours le portefeuille trouvé par terre. Des sottises comme ça. Ce qui est curieux, c'est qu'un personnage comme Roger Köppel (ndlr: le rédacteur en chef de la Weltwoche) se présente justement comme un grand pourfendeur du politiquement correct. Mais en savonnant cette planche, il tente précisément de créer une autre forme de politiquement correct qui renforce le mythe de l'Alémanique primaire. Notez bien que ce mythe ne parle pas à toute la Suisse alémanique. C'est une vision très zurichoise et campagnarde. A Bâle par exemple, un tel message ne passe pas. Regardez d'ailleurs les problèmes que Christoph Blocher et Tito Tettamanti ont pour s'y implanter.

Comment jugez-vous la réaction des Romands?

Il existe le pendant exact de ce phénomène chez les Romands, qui s'aiment beaucoup eux-mêmes et considèrent toujours les Alémaniques comme des gens inférieurs. Ce sentiment s'était exprimé très fortement au milieu des années 1990. C'est à cette époque qu'était apparue une tendance dans les médias romands qui consistait à dire: «Les Romands sont les plus intelligents et on ne l'avait pas remarqué.» C'est aussi à cette époque que se faisaient sentir les premiers effets de la mondialisation. La décision de Philippe Bruggisser de transférer les vols intercontinentaux de Genève à Zurich en 1995 avait créé une émotion anti-alémanique totale. Cela s'est beaucoup calmé depuis, mais la tentation du cloisonnement existe toujours, en particulier dans le canton de Vaud. La Suisse romande est très fière de son développement économique. On calcule même un PIB romand…

C'est vrai, mais en réalité il n'existe pas de gouvernance romande commune. Parler de PIB romand, c'est aussi une façon de cultiver un mythe. Des tendances se dessinent, certes, mais elles rassemblent plutôt des zones métropolitaines et des régions qui coopèrent entre elles. Cette idée de «blocs» romand et alémanique est un faux tableau qu'on nous peint. Il faut en finir avec ces clichés.

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