Les seins nus discrets du Palais fédéral

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Les seins nus discrets du Palais fédéral

Avant qu'on y parle d'égalité, les femmes n'y étaient que décoratives. Leur corps servant d'allégorie aux valeurs de la patrie. Dépassé ou non?

par
Eric Felley
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L'allégorie de la justice et...

L'allégorie de la justice et...

Laurent Crottet
...l'allégorie des sciences exactes. Toutes deux peintes par le Tessinois Antonio Barzaghi-Cattaneo.

...l'allégorie des sciences exactes. Toutes deux peintes par le Tessinois Antonio Barzaghi-Cattaneo.

Laurent Crottet
Si l'on regarde bien, on voit une femme nue dans le nuage avec un rameau d'olivier symbolisant la paix. La fresque est signée Charles Giron.

Si l'on regarde bien, on voit une femme nue dans le nuage avec un rameau d'olivier symbolisant la paix. La fresque est signée Charles Giron.

Laurent Crottet

Sur les murs extérieurs, dans la salle des pas perdus ou dans la salle du Conseil national du Palais fédéral, les femmes aux seins nus sont nombreuses mais discrètes. Du balcon sud, on voit des anges féminins à la poitrine fière qui regardent les Alpes. Pour la conseillère nationale Jacqueline Badran (PS/ZH), ce sont les premières «Femen» helvétiques, allusion aux féministes aux seins nus qui défient les citadelles machistes.

Vérité, justice, sagesse...

Lorsque le Palais fédéral a été inauguré en 1902, les femmes n'y avaient pas droit de cité, mais les décorateurs des lieux leur ont laissé une large place, parfois subtile. Ainsi le peintre genevois Charles Giron, dans sa fresque du lac des Quatre-Cantons, a caché dans les nuages une femme nue avec un rameau d'olivier symbolisant la paix. Dans une époque influencée par l'Art nouveau, le symbolisme était à la mode. Si la femme n'avait aucun droit politique, elle portait sous forme allégorique les valeurs de la Suisse: vérité, sagesse ou justice, ainsi que les branches artisanales ou industrielles de l'époque.

Aujourd'hui, lorsqu'on attire l'attention des parlementaires sur ces femmes à demi nues et décoratives, la gêne est palpable. L'affaire de harcèlement qui a mobilisé le Parlement lors de la session de décembre 2017 est encore dans les mémoires. Mais, autant elle a fait du bruit il y a trois mois, autant le thème est redevenu tabou.

«C'est un sujet glissant», se défile un député interrogé sur la bienséance de ces poitrines dénudées. «Je ne les avais pas remarquées, dit Jacques-André Maire (PS/NE), mais aujourd'hui ça ne passerait plus!» Là-dessus tout le monde semble d'accord. Aussi, si ces peintures étaient à hauteur d'yeux, elles ne seraient déjà plus là. Un autre plaisante: «Depuis, les femmes ont remis les pieds sur terre et se sont habillées…»

Pour Lisa Mazzone (Les Verts/GE), il faut faire la part des choses: «C'est un débat général que l'on retrouve partout. Faut-il tourner le dos à l'art d'une époque au nom de valeurs actuelles? Est-ce qu'il faudrait les recouvrir? Personnellement, je ne le crois pas. Montrer les seins n'est pas en soi avilissant. Il vaut mieux les conserver et garder les clés pour les expliquer.»

Les textes, pas les images

Pour elle, le combat au Parlement se fait sur les textes et non les images: «Malgré les avancées, la politique est toujours faite par et pour les hommes…» En jetant un regard autour d'elle, elle ajoute: «Finalement, c'est ce Palais poussiéreux qu'il faudrait changer.»

Edito

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