23.10.2020 à 06:46

BD & ConcoursL’esclavage donne le blues à Lucky Luke

Pour la première fois, le célèbre cow-boy découvre la triste condition des Noirs en héritant d’une plantation. Le scénariste Jul signe un album à la fois poignant, grave et drôle. Interview.

von
Michel Pralong

L’arrivée de l’auteur de BD Jul au scénario des albums de Lucky Luke a donné un nouveau souffle à la série. Le créateur de «Silex and the City» et de «50 nuances de Grecs» ose. Il ose parler de l’immigration des Juifs aux États-Unis dans son premier album (toujours dessiné par Achdé depuis la mort de Morris), «La terre promise». Il ose faire sortir Lucky Luke des États-Unis pour l’emmener carrément en France dans «Un cow-boy à Paris». Et, dans ce nouveau tome. «Un cow-boy dans le coton», il ose aborder la condition des Noirs dans le pays de l’Oncle Sam… et de l’oncle Tom.

Lucky Luke apprend en effet qu’il vient d’hériter d’une plantation de coton en Louisiane. Si la guerre de Sécession est terminée et l’esclavage officiellement aboli, le cow-boy va découvrir, en se rendant sur place, que le racisme et la ségrégation n’ont, eux, pas du tout disparu. Et cela va l’énerver comme rarement on l’a vu l’être.

Jul, comment abordez-vous l’écriture d’un scénario de Lucky Luke?

Je tiens absolument à renouer avec l’époque des albums écrits par René Goscinny, dans lesquels il y a plusieurs niveaux de lecture. C’est génial, car on peut les relire à différents âges et toujours y découvrir quelque chose de nouveau. L’idée, à l’époque, était d’amuser le lecteur, tout en lui apprenant quelque chose. Mon principal souci est donc d’être à la hauteur de cette perfection qu’atteignaient Morris et Goscinny.

Sacrée pression!

Pas tant que cela car j’ai commencé à lire des BD (avant même de savoir lire) avec Astérix et Lucky Luke. J‘avais un oncle commercial qui me rapportait les albums promos offerts dans les stations-service. J’ai donc totalement en tête cette grammaire de Goscinny. Je l’ai carrément métabolisée. Le destin a voulu que j’ai d’abord été parmi les deux derniers scénaristes pressentis pour reprendre l’écriture d’Astérix, mais c’est finalement Jean-Yves Ferri qui a été retenu. Puis on m’a proposé Lucky Luke, car les derniers scénaristes de la série ne venaient pas du monde de la BD et l’éditeur voulait changer cela.

Comment est né ce nouvel album?

Je cherchais des États dans lequel Lucky Luke n’est pas allé. Il y avait notamment la Louisiane, où il ne fait qu’un bref passage dans «En remontant le Mississippi». Avec Achdé, on a tiré le fil et cela donnait ce Sud mythique des grandes plantations d’«Autant en emporte le vent», de Tom Sawyer, mais donc aussi des Noirs et de l’esclavage. J’étais prêt à inventer un personnage qui puisse servir de guide à Lucky Luke dans cet univers dont il ignorait tout lorsque Achdé à découvert dans sa documentation Bass Reeves, le premier marshal adjoint noir. Un héros oublié, qui fait partie d’un passé qui a été depuis totalement blanchi par Hollywood.

«Un cow-boy dans le coton», d’Achdé et Jul d’après Morris, éd. Lucky Comics, 48 pages, sortie le 23 octobre.

«Un cow-boy dans le coton», d’Achdé et Jul d’après Morris, éd. Lucky Comics, 48 pages, sortie le 23 octobre.

Comment traiter de la ségrégation raciale dans un «Lucky Luke»?

Il fallait en faire un album d’action tout en parlant de l’esclavage. Pas question de montrer visuellement les traitements inhumains réservés aux Noirs, mais on peut les évoquer. Il y a une gravité particulière dans cet album dont le canevas habituel est complètement bouleversé. Lucky Luke n’est pas juste un cow-boy qui arrive, résout un problème et repart. Cette fois, il est directement concerné et se retrouve dans le pétrin avec cette plantation sur les bras et l’hostilité des planteurs voisins. Ce sont même d’autres personnes qui vont devoir voler à son secours dont… les Dalton.

Leur présence dans un album de Lucky Luke est indispensable?

Non. D’ailleurs, je les avais peu utilisés jusqu’ici, mais ce sont de formidables personnages du répertoire, comme Rantanplan. Lui, je ne l’ai pas encore pris, mais il devrait jouer un rôle important dans le prochain. Et tout comme lui, les Dalton sont le ressort comique d’une aventure. Ici, ce sont eux qui apportent la touche de comédie: ils croient que les Cajuns sont des Mexicains et le Ku Klux Klan une tribu indienne. De plus, ils me permettent de montrer que les planteurs blancs sont plus méchants qu’eux.

L’album coïncide avec le mouvement Black Lives Matter, les statues d’esclavagistes déboulonnées, «Autant emporte le vent» remis dans son contexte… Comment dès lors éviter toute accusation de racisme, notamment de blackface sur la représentation graphique des personnages?

Cela a évidemment tout de suite été au cœur de nos préoccupations. On ne peut pas faire un album aujourd’hui sur ce sujet sans penser à cela. Le dessin de Morris a toujours exagéré les traits de tous les personnages, les Blancs comme les Chinois, les Mexicains ou les Indiens. Toutefois, il a très peu dessiné de Noirs, à part dans «En remontant le Mississippi» et déjà là cela a posé problème puisque l’album est interdit aux États-Unis justement en raison de leur représentation. Avec Achdé, nous avons résolu le problème en créant des personnages noirs qui avaient chacun leur personnalité et un physique qui correspondait à celle-ci. Et nous avons cherché des photos d’esclaves et de leurs descendants et avons carrément fait notre casting ainsi.

Et, contrairement aux deux autres albums, vous faites moins d’allusions et de clins d’œil à des personnages réels.

Oui, Achdé voulait par exemple donner le visage de Forest Whitaker ou de Morgan Freeman à des personnages, mais je trouvais que cela n’était pas nécessaire. Oui, il y a quelques références, au discours de Martin Luther King, à Angela Davis ou à Oprah Winfrey et Barack Obama, mais inutile d’en rajouter, le sujet est assez fort en lui-même.

Dans le prochain album de Lucky Luke (c’est pour quand d’ailleurs), les Noirs seront-ils plus présents puisque vous avez découvert en travaillant sur ce scénario que même chez les cow-boys, ils étaient nombreux?

Sans doute. Aucune raison de ne pas les représenter, comme le cinéma a évité de le faire pendant des années. Et le prochain tome sortira dans deux ans. Il existe une sorte de gentleman agreement entre les deux grosses ventes de la BD: un album d’Astérix les années impaires, un de Lucky Luke les années paires.

Vous pouvez également regarder et écouter le dessinateur Achdé parler de son travail sur une planche de ce nouvel album.

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7 commentaires
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Teti

24.10.2020 à 09:48

c est de l opportunisme pas de la BD

SergioJ

23.10.2020 à 10:39

Merci pour vos chroniques BD qui ne sont malheureusement pas assez nombreuses

lol HS

23.10.2020 à 09:09

c'est de la discrimination de ne jamais parler du racisme asiatique!!!!!!!....