Taïwan - Des migrants exploités par l’industrie de la pêche
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TaïwanDes migrants exploités par l’industrie de la pêche

L’industrie de la pêche de Taiwan est critiquée pour avoir soumis sa main-d’œuvre migrante au travail forcé et à d’autres abus, ternissant l’image de l’île.

Le 4 décembre 2020, un Philippin travaillant dans l’industrie de la pêche dans le port de Suao à Taïwan. 

Le 4 décembre 2020, un Philippin travaillant dans l’industrie de la pêche dans le port de Suao à Taïwan.

AFP

Le lucratif secteur taïwanais de la pêche est accusé d’exploiter et de maltraiter des migrants, ce qui porte un sérieux coup à l’image de l’île, qui se veut un modèle de démocratie dans la région. Les bateaux partent des mois, voire des années en mer. À leur bord, une majorité de migrants originaires des Philippines, d’Indonésie ou du Vietnam qui triment pour un salaire de misère, parfois sous les coups. Certains finissent au fond de l’océan, selon des témoignages.

Allison Lee, secrétaire générale du premier syndicat des pêcheurs migrants, affiche une photo du pêcheur indonésien disparu, Tolani, le 4 décembre 2020.

Allison Lee, secrétaire générale du premier syndicat des pêcheurs migrants, affiche une photo du pêcheur indonésien disparu, Tolani, le 4 décembre 2020.

AFP

En 2020, Washington a pour la première fois inscrit les poissons pêchés en eaux profondes par les flottes taïwanaises sur la liste américaine des produits issus du travail forcé. Cette mesure est une épine dans le pied pour Taïwan, qui se veut une des démocraties les plus progressistes de la région. Mais les conditions de travail dans ce secteur, qui pèse 3 milliards de dollars (2,50 milliards d’euros), ne se sont pas pour autant améliorées. Les pêcheurs interviewés par l’AFP racontent travailler en moyenne 21 heures par jour, être rudoyés autant physiquement que verbalement, tout cela sans avoir un seul contact avec le monde extérieur, et notamment leurs proches.

Supri qui, comme beaucoup d’Indonésiens ne porte qu’un nom, reste traumatisé par le calvaire enduré sur un bateau taïwanais. Dès le départ, il a déplu au capitaine, qui est allé jusqu’à l’enfermer dans un frigo et a donné l’ordre à un membre d’équipage de lui tirer dessus avec un pistolet paralysant. «Je ne voulais pas mourir. Je voulais revoir ma famille», a-t-il confié à l’AFP.

«Esclavage moderne»

Selon une étude effectuée en 2020 auprès des pêcheurs indonésiens par l’ONG Environmental Justice Foundation, environ un quart ont affirmé avoir été victimes de violences physiques sur les bateaux de pêche taïwanais, 82% ont fait état d’un nombre excessif d’heures et 92% de retenues sur leurs salaires. Mohamad Romdoni, qui milite au sein de l’EJF en Indonésie, qualifie les conditions de travail d’«effroyables», bien que légèrement meilleures que sur la flotte chinoise, la plus importante au monde. «Cela s’apparente à de l’esclavage moderne», affirme Edwin Dela Cruz, président du Centre d’action international pour les marins, une ONG basée à Manille.

Quand Marcial Gabutero, un Philippin, est rentré chez lui après un long séjour en mer, sa femme avait déserté le domicile et l’agence qui l’avait recruté a refusé de lui verser plus de 80% de son maigre salaire mensuel de 250 dollars. Agé de 27 ans, il raconte avoir souvent été frappé avec un manche à balai. «Impuissants, nous avons enduré jusqu’à la fin du contrat», se souvient-il.

Le Seafood Working Group, qui regroupe des ONG en charge de surveiller les abus dans ce secteur, estime à 23’000 le nombre de personnes travaillant sur ces navires. Au début de l’année, elle a recommandé que Washington, dans son rapport annuel sur la traite des êtres humains, rétrograde Taïwan, invoquant notamment des déductions de salaire, le travail forcé, des meurtres et la disparition en mer de pêcheurs migrants. Des chercheurs qui ont enquêté sur le sujet font état de «violations indéniables des droits de l’Homme».

Pas de volonté

Les pires pratiques ont été observées sur des bateaux appartenant à des Taïwanais et pêchant en haute mer, en dehors des eaux territoriales de l’île. L’organisme taïwanais en charge de l’industrie de la pêche dit ne pas «autoriser le travail forcé ou le trafic d’êtres humains» et travailler à un changement de réglementation, sans pour autant avancer de date. Le service gouvernemental en charge de ce secteur a reconnu que, bien qu’ayant conscience de ces maltraitances, le ministère de la Pêche n’a pris aucune mesure. Pour Allison Lee, secrétaire générale du premier syndicat des pêcheurs migrants, le gouvernement n’a pas la volonté de s’attaquer à ce problème.

Des travailleurs migrants sont morts sur des bateaux, souvent dans des circonstances suspectes. En 2015, le décès d’un Indonésien, Supriyanto, avait provoqué un tollé international. Pour Allison Lee, qui depuis aide sa famille, le pêcheur de 47 ans avait été fréquemment battu par le capitaine taïwanais. Il «lui frappait la tête avec un hameçon, lui mettait des coups de couteau dans les pieds et encourageait les autres à le frapper». Jusqu’à présent, aucune poursuite n’a été engagée dans cette affaire. En 2019, un pêcheur indonésien de 19 ans est mort dans des conditions similaires. «Le capitaine a enveloppé le corps de mon ami mort avec une couverture avant de le mettre dans un congélateur», a raconté à Greenpeace un membre d’équipage sous couvert d’anonymat.

(AFP)

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