Révolte: Mai 68: et soudain la rue explose

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RévolteMai 68: et soudain la rue explose

Le 3 mai 1968, un manifestant descelle un pavé et l'envoie dans la vitre d'un car de police. Une violence inattendue s'empare des rues de Paris. Récit des premiers «événements», comme on disait.

par
Eric Felley
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La révolte de la rue contre les forces de l'ordre, le 3 mai 1968,a pris des proportions inattendues. Ici, sur le boulevard Saint-Michel.

La révolte de la rue contre les forces de l'ordre, le 3 mai 1968,a pris des proportions inattendues. Ici, sur le boulevard Saint-Michel.

AFP
Les batailles de rue ont plongé Paris dans le chaos. Ici, rue Gay-Lussac, après les émeutes du 10 mai.

Les batailles de rue ont plongé Paris dans le chaos. Ici, rue Gay-Lussac, après les émeutes du 10 mai.

AFP
Les policiers français ne s'attendaient pas à une résistance aussi déterminée. Le 3 mai marque le début de deux mois d'émeutes.

Les policiers français ne s'attendaient pas à une résistance aussi déterminée. Le 3 mai marque le début de deux mois d'émeutes.

AFP

On ne sait pas qui l'a envoyé, mais on sait qui l'a reçu: un certain brigadier nommé Christian Brunel. Il est 17 h 30 le 3 mai 1968. Un millier de manifestants viennent de la rue Champollion, à Paris, en direction de la Sorbonne. Ici, des véhicules de police procèdent à l'évacuation d'un groupe d'étudiants qui se sont formés dans la cour de l'université. Une foule composée d'autres étudiants et de badauds tente de les en empêcher au cri de «Libérez nos camarades», «La Sorbonne aux étudiants», «CRS-SS»…

«Légende dorée»

Menacés, ceux-ci utilisent des gaz lacrymogènes. Tout autour, la foule ne cesse de grandir. Des manifestants commencent à desceller les pavés autour des arbres. Le premier fracasse la vitre d'un car de police et blesse le brigadier à la tête. D'autres témoins de l'époque contestent cette «légende dorée»: «Honnêtement, qui, dans ces événements extrêmement rapides et massifs, peut prétendre avoir vu le premier pavé jeté?»

Car tout a été très rapide ce vendredi. Réunis dès midi à la Sorbonne, un groupe d'étudiants rejoints par ceux de Nanterre, dont l'université a été fermée la veille au soir, attendent de pied ferme un groupe d'étudiants d'extrême droite du mouvement Occident. Ces «fafs» (pour Français de France) ont annoncé qu'ils allaient s'attaquer aux gauchistes de Nanterre et de la Sorbonne. Mais leur troupe d'environ 200 personnes est dispersée par la police.

Ce qui met le feu aux poudres, c'est l'ordre du recteur de la Sorbonne qui demande à la police d'intervenir à l'intérieur de l'université pour expulser les «perturbateurs». Au départ, promesse est faite qu'ils pourront partir librement. Mais rapidement se met en place un dispositif avec des paniers à salade pour les emmener et les identifier. Durant cette évacuation, qui va durer jusqu'à 21 heures, les affrontements se multiplient.

La foule ne cesse de grossir. En face, la répression policière frappe indifféremment les manifestants, des étudiants, des commerçants, des touristes, des riverains, des passants. Bref, tous ceux qui veulent s'interposer… Le bilan de cette première journée de Mai 68 fera état de 83 policiers blessés, 574 arrestations, dont 179 mineurs, 45 femmes, 58 étrangers. Parmi ces personnes, Alain Krivine, le chef trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire, le futur député Daniel Cohn-Bendit ou encore l'écologiste Brice Lalonde.

Pas de hasard

Cette poussée de violence, ce vendredi 3 mai, n'est pas arrivée par hasard. Au mois de janvier, au Lycée Condorcet, à Paris, des étudiants se réunissent pour s'opposer à l'exclusion d'un des leurs, le futur cinéaste Romain Goupil. Quelque 1500 étudiants défient la police et répondent à ses coups. Le 23 janvier, de violents affrontements opposent des grévistes et des CRS à Caen, dans le Calvados, à coups de pierres, de barres de fer et frondes contre les matraques et les grenades lacrymogènes.

Le 20 mars, six étudiants sont arrêtés après une attaque au siège d'American Express pour dénoncer la guerre au Vietnam. Ces arrestations provoquent l'occupation de la grande salle de réunion des professeurs à Nanterre par 140 étudiants qui revendiquent leur libération. Naît alors le Mouvement du 22 mars, avec notamment l'incontournable Daniel Cohn-Bendit.

Pour le journaliste Serge July, «68, c'est la grande année du Vietnam. On découvre qu'un faible peut battre le plus fort. D'où les centaines de manifestations dans le monde entier contre la guerre du Vietnam. Et souvent très violentes. Lourdement réprimées… Du coup, les services d'ordre étudiants deviennent de plus en plus sévères: les jeunes ne se laissent plus faire. On les réprime comme avant mais, au lieu de prendre les coups et de filer, ils résistent. Et c'est dur.»

Mai 68, quèsaco?

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