Football - Marco Delley, vers un dernier déhanché
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FootballMarco Delley, vers un dernier déhanché

Le Neuchâtelois d’Étoile Carouge a débuté sa dernière semaine en apprenant que son futur pourrait s’écrire avec une prothèse de la hanche. Il l’a conclue en inscrivant un but invraisemblable qui l’a fait tomber en larmes.

par
Florian Vaney
Marco Delley et sa célébration tout en autodérision, après avoir inscrit le 2-2 à la dernière seconde du derby entre le Stade Nyonnais et Étoile Carouge samedi.

Marco Delley et sa célébration tout en autodérision, après avoir inscrit le 2-2 à la dernière seconde du derby entre le Stade Nyonnais et Étoile Carouge samedi.

Jean-Luc Auboeuf

La frappe devait partir dans la lucarne opposée. «J’ai mes repères sur ce genre de ballons, j’arrive bien à les reprendre en général.» Elle finit écrasée au premier poteau, direction les panneaux publicitaires… Un pied nyonnais traîne, la dévie. Contre toute attente, elle rejoint le fond des filets. L’instant d’après, Marco Delley est écrasé par une marée humaine, celle d’Étoile Carouge. Euphorique d’avoir gratté le point du 2-2 à la dernière seconde? Oui. Mais surtout en pleine communion avec son héros meurtri.

Ça, c’est la fin de semaine passée de Marco Delley. Un peu comme si le sort avait compris qu’il était temps de lui envoyer un cadeau, comme si le ciel lui glissait un clin d’œil complice et rempli de compassion. Parce que deux heures plus tôt encore, Marco était au fond du bac.

Joueur accessible, sympathique sous sa carapace de timidité qui tranche avec l’ailier impulsif qu’il peut être sur le terrain, le Neuchâtelois a vu sa vie changer l’espace d’un rendez-vous chez le chirurgien. La visite devait concerner une «simple» arthroscopie de la hanche. «Je connais plusieurs footballeurs qui sont passés par là. En ressortant, ils étaient presque comme neufs.»

La frappe du 2-2, «censée partir dans la lucarne droite».

La frappe du 2-2, «censée partir dans la lucarne droite».

Jean-Luc Auboeuf

Sauf que l’ancien joueur de Xamax, Servette et Lausanne entend la phrase qui glace le sang. Celle qui laisse perplexe, assailli de regrets. «Si vous étiez venu quelques mois plus tôt…» Longtemps, lui pensait qu’il s’agissait de banales douleurs musculaires. «Ça a commencé il y a cinq ou six ans. Souvent en début de préparation. Après quelques semaines, avec la compétition, tout rentrait dans l’ordre. Je suis gaucher, j’avais mal à gauche: ça semblait logique.» La longue pause Covid loin des terrains cet hiver a exacerbé la défection.

«Rien que d’en parler, j’en tremble»

En réalité, ses hanches s’usent. Vite, trop vite. Le verdict tombe durant le printemps, lorsqu’il décide de couper sa fin de saison pour se soigner: arthrose de la hanche. Arrivent les mots de son chirurgien. Accompagnés d’une solution non moins brutale: la pose d’une prothèse. Son monde s’écroule. «Rien que d’en parler, j’en tremble», souffre-t-il.

À 33 ans, Marco Delley assure pourtant se sentir «comme un petit jeune, une hanche qui grince en plus». Une poignée de jours en arrière, la retraite était loin, était floue. Elle est devenue un cauchemar beaucoup trop réel. «J’ai un travail, une famille, des enfants. Je veux pouvoir courir derrière eux. Mais…» Mais derrière ses adversaires aussi.

La joie des Carougeois, entourant leur héros.

La joie des Carougeois, entourant leur héros.

Jean-Luc Auboeuf

Histoire de temporiser, l’homme va emprunter une porte dérobée: infiltration de cortisol, espoir que l’effet puisse l’amener à la fin de l’année, au moins. Étoile Carouge a un premier tour de Promotion League à jouer, et Marco Delley compte bien y participer, lui qui a joué samedi ses premières minutes depuis avril. Puis retour chez le chirurgien en février, où la case opération+prothèse de hanche sera peut-être l’unique option. Alors il pourrait en être fini de sa jolie carrière en Romandie.

«Le chirurgien m’a dit qu’Andy Murray était bien passé par là avant de faire son retour sur le circuit. Mais bon, je ne suis pas Andy Murray, on ne possède pas exactement le même entourage sportif. Et puis même, ce n’est plus vraiment le joueur qu’il a été…»

L’exemple Djibril Cissé

Dans un registre plus proche du sien, il y a Djibril Cissé, sa fausse hanche et ses 24 buts marqués en l’espace d’une année à Yverdon Sport. «J’ai pu parler avec plusieurs joueurs qui l’ont côtoyé à Yverdon cette saison-là. Je sais quel était son traitement à l’entraînement. Il était dans la gestion, il ne s’entraînait quasiment pas, très peu. Et ce n’est pas une critique. Mais je ne veux pas de ça. Quand je débutais, ça me rendait dingue que des vieux qu’on n’avait pas vus de la semaine commencent malgré tout le match du week-end. Eh bien, je ne veux pas devenir ce vieux-là.»

Alors Marco s’accroche. Il troque certains entraînements contre des visites au physio. «J’en ressors rincé!» À contrecœur, il lève parfois le pied sur l’un ou l’autre exercice et en appelle à la compréhension de Thierry Cotting, son coach. «J’espère que mes coéquipiers ne m’en veulent pas…» Et s’il ne doit jouer que dix minutes le samedi ou le dimanche, il oublie tout. Comme le week-end dernier à Nyon, où il a pris le soin de laisser ses malheurs au vestiaire. Et de profiter de son but pour traîner la hanche en guise de célébration. Tout un symbole.

Des seize mètres jusqu’au banc, la hanche a tenu.

Des seize mètres jusqu’au banc, la hanche a tenu.

Jean-Luc Auboeuf

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