Séries - Marre des superhéros? Alors laissez-vous tenter par «Sisyphus» sur Netflix
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SériesMarre des superhéros? Alors laissez-vous tenter par «Sisyphus» sur Netflix

La plate-forme de streaming vient de mettre en ligne une luxueuse production coréenne qui joue habilement avec les paradoxes temporels.

par
Jean-Charles Canet
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Park Shin-hye et Cho Seung-woo sont les deux interprètes principaux de «Sisyphus: The Myth». L’une vient du futur, l’autre vit au présent.

Park Shin-hye et Cho Seung-woo sont les deux interprètes principaux de «Sisyphus: The Myth». L’une vient du futur, l’autre vit au présent.

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Toujours friand de fictions de genre, et en particulier fantastiques, c’est par l’odeur alléché qu’on s’est rué sur «Jupiter’s Legacy», une nouvelle série Netflix basés sur des superhéros en crise générationnelle. Plus par le fait qu’elle s’inspire d’une bande dessinée de bonne réputation signée par Mark Millar et Frank Quitely et moins parce que la supervision de son adaptation est tombée dans les mains de Steven S. DeKnight, le timonier de «Daredevil», puis dans celles de Sang Kyu Kim, la scénariste de «The Walking Dead» et de «24 heures chrono». Jamais un bon signe lorsque les pilotes valsent.

Bens Daniels dans le rôle de Walter Sampson dans le premier épisode de «Jupiter’s Legacy».

Bens Daniels dans le rôle de Walter Sampson dans le premier épisode de «Jupiter’s Legacy».

Netflix.

Pas même arrivé au terme du premier épisode, la série nous est tombée des mains, ou plutôt des yeux. Une certaine fatigue des fictions à base de superhéros explique ce désintérêt mais, surtout, «Jupiter’s Legacy» nous a semblé se placer très en dessous de «The Boys» sur Prime Video ou que «Watchmen» sur HBO, deux pas de côté au tout-venant bien plus habilement troussées. La suite nous donnera peut-être tort, mais pour l’instant on a donné.

«Matrix» à Séoul

Du coup, toujours sur Netflix, on s’est rabattu sur «Sisyphus: The Myth», une série coréenne qui a priori n’avait rien pour nous plaire. La bande-annonce ne nous laissait voir qu’une succession de scènes d’action avec une héroïne très forte envoyant des tatanes à tout plein d’agents en costard-cravate et lunettes noires. Pas de quoi crier au génie, «Matrix» à Séoul, n’était pas non plus suffisant pour réveiller notre appétit. Et pourtant, çà et là subsistaient quelques éléments intrigants et notamment la promesse qu’il serait question d’un cataclysme nucléaire et d’une machine à remonter le temps.

On a lancé le premier épisode, juste pour voir. Et, bonne surprise, nous avons été suffisamment accroché pour envisager d’arriver au terme des 16 épisodes (une bonne heure chacun) que compte cette saison autonome. On nous présente une jeune femme dans ce qui semble être un monde postapocalyptique et qui s’apprête à traverser ce qui semble être un tunnel temporel. Son père qui l’abandonne devant le portail lui conseille de se mettre à courir dès arrivée à destination.

Panique dans l’avion

Dans ce qui semble être la Corée de nos jours, un jeune entrepreneur au faîte de sa carrière prend l’avion en première classe, humilie un passager goujat puis, par la seule force de son intellect et de ses compétences scientifiques, permet au long courrier soudainement percuté par un objet d’échapper à un crash certain. L’épisode est soigné, l’interprétation est de qualité, les personnages sont bien campés, la mise en scène est élégante, le montage sophistiqué mais toujours lisible, le spectacle est garanti. Plus encore, «Sisyphus» n’a rien d’une production fauchée ponctuée de bagarres dans des sous-sols et cages d’escalier mal éclairés pour animer une intrigue anémique. Les bases jetées dans cet épisode sont appelées à jouer un rôle majeur dans le développement. Et la promesse est tenue.

«Sisyphus», allusion à ce pauvre Sisyphe de la mythologie grecque condamné à pousser pour l’éternité une pierre au sommet d’une montagne, obéit aux règles strictes de la série de science-fiction mais est aussi teinté des clichés qu’on croirait parfois sortis d’un soap opera. Amour et conflits familiaux, fraternité brisée, morts qui n’en sont pas, triangle amoureux, amitiés et trahison, mystérieuse organisation paragouvernementale, trafiquants d’immigrés pourris jusqu’à l’os et prompts à dégainer, manipulateur manipulé et même une apparition d’un super méchant aux desseins machiavéliques. On ne compte plus les scènes dans lesquelles nos héros se retrouvent avec une arme pointée en direction de leur tête avec un doigt frémissant sur la détente et un cerveau qui commande de tirer d’abord et de parler ensuite. Cela en devient presque un running gag.

Partie d’échecs

Mais ce qui différencie et rend «Sisyphus» passionnant c’est la virtuosité de sa construction et la redoutable façon dont des éléments clés sont introduits dans chacun de ses 16 épisodes. Aucun d’entre eux ne paraît inutile ou conçu pour délayer la sauce, comme cela arrive souvent dans les séries longues. Même dans les plus faibles, l’intrigue générale progresse et les deux actes finaux, conçus comme une partie d’échecs, viennent conclure l’intrigue de manière surprenante et satisfaisante. «Sisyphus» évite également habilement deux écueils des fictions à base de machine à remonter le temps: la prétention et l’excès de complexité qui perd le spectateur et la simplification à l’extrême qui dépouillerait le concept de tout intérêt. Certes, on pourrait reprocher à «Sisyphus» ses flash-back visiblement conçus pour clarifier tel ou tel paradoxe temporel, genre la machine à remonter le temps pour les nuls. Pour nous c’est une qualité. Une marque de respect pour tous.

Juste un sous-texte

Les briques sont basiques mais les fondations sont solides et leur agencement est virtuose. Le récit est aussi paradoxal que passionnant, à la fois naïf et retors. Au ras des pâquerettes donc, parfois victime de sa sentimentalité, mais redoutablement construit et peuplé de personnages attachants, «Sisyphus» donne aussi un éclairage saisissant sur cette société coréenne où l’extrême pauvreté cohabite avec une richesse insolente et qui vit au quotidien la peur d’être accueillie au petit matin par une pluie de missiles nucléaires envoyés par son menaçant voisin, la Corée du Nord. C’est juste un sous-texte, pas une leçon de géopolitique.

On ne garantit pas que la mayonnaise prendra pour tous. Mais pour nous, elle s’est rapidement parée d’une consistance unique et démontre qu’en matière de fiction populaire les conteurs coréens n’ont pas de leçons à recevoir de l’industrie nord-américaine.

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