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Islamisme«Même des mineurs veulent partir faire le djihad»

Le juge français antiterroriste Marc Trévidic dresse le profil des nouveaux djihadistes, des militants souvent très jeunes. Autre nouveauté, les femmes qui, grâce à Internet, prennent part au combat.

par
Antoine Menusier
Paris
Marc Trévidic est juge au pôle antiterroriste du Tribunal de grande instance de Paris.

Marc Trévidic est juge au pôle antiterroriste du Tribunal de grande instance de Paris.

PIERRE VERDY/AFP

Intervention française au Mali, sanglante prise d’otages en Algérie, le terrorisme est un des grands sujets de préoccupation actuels. Et les derniers événements mettent en lumière l’apparition de nouveaux activistes. Juge au pôle antiterroriste du Tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic nous explique qui sont ces nouveaux islamistes dans son dernier ouvrage*.

– Ces dernières années est apparu un type nouveau de terroriste, écrivez-vous: le djihadiste solitaire. Quel est son profil?

Il y a d’une part la masse des jeunes qui, n’ayant aucune connaissance religieuse, l’acquièrent rapidement sur Internet. Ils sont souvent désocialisés, en tout cas en recherche d’un idéal, ont eu des problèmes avec la justice et trouvent dans l’islam une rigueur dans la vie quotidienne. Ils vont alors vouloir aller sur une terre de djihad. Le tout dans une certaine désorganisation. Mais une fois pris en charge par des vrais terroristes, au Waziristan par exemple, ils peuvent devenir très dangereux à leur retour en France. C’est un peu le cas «Mohamed Merah», avec la particularité qu’il se trouvait depuis longtemps dans un climat ambiant très dur. D’autre part, il y a des gens beaucoup plus idéologues, avec une science religieuse plus grande. Ceux-ci ont un rôle plus actif, notamment de recrutement.

– Mohammed Merah est-il une exception «exceptionnelle»?

Ce qui est exceptionnel, ce n’est pas son parcours, beaucoup l’ont eu. C’est sa très grande détermination à tuer et sa très grande faculté de dissimulation.

– Vous avez affaire de plus en plus à des mineurs attirés par le djihad. Que leur dites-vous?

D’abord, même chez les mineurs, il y en a dont on sent tout de suite qu’ils sont très durs et rodés, avec un passé de délinquants et l’habitude de la police. Et puis il y a ceux, plutôt la majorité, qui ont été radicalisés tellement vite, en un mois ou deux, qu’on peut faire avec eux le chemin inverse assez rapidement. Ils veulent faire du «Call of Duty» (jeu guerrier vidéo, ndlr), mais sans manettes. On n’a pas là quelque chose de très profond. Ceux dont j’ai en charge le dossier sont tous sous contrôle judiciaire. Ils ont une peur bleue de la prison préventive. Ils sont repris en main par les parents ou par les grands frères. Pour l’instant je croise les doigts, je n’ai pas eu de problèmes.

– Parfois ce sont les parents eux-mêmes qui vous avertissent de la dérive de leur(s) enfant(s).

Oui. Ça aussi c’est nouveau. Ils nous disent: «Venez à notre secours, notre fils (notre fille) est pris(e) en main par des intégristes, il (elle) veut partir faire le djihad.»

– La cause palestinienne est-elle une de leurs motivations ?

Oui, ça reste un argument fort de radicalisation au départ, même si ce n’est pas à Gaza qu’ils vont aller faire le djihad. On les encourage à aller combattre les Américains, à la kalach.

– Des femmes se lancent aussi dans le djihad, avez-vous constaté. Qui sont-elles et que font-elles?

La première catégorie, ce furent les femmes kamikazes qu’on a vues en Irak et en Tchétchénie. C’était une grande nouveauté. Les femmes, avec le niqab, ne peuvent pas combattre aux côtés des hommes, se planquer avec eux dans une baraque. Il n’y avait que les attentats kamikazes qu’on pouvait leur offrir dans un premier temps. Et encore, ça a été discuté. Une fois ces grands conflits terminés, les femmes ont trouvé un rôle grâce à Internet. Elles y restent des heures à passer des messages opérationnels cryptés, à envoyer des numéros de code pour aller chercher de l’argent dans des bureaux de Western Union, à poster de la propagande, à faire des traductions d’arabe en français ou en anglais. Les femmes peuvent être très efficaces derrière Internet tout en respectant les lois de la non-promiscuité avec les hommes, enseignées par l’islam radical. Internet a en quelque sorte libéré la femme musulmane intégriste.

– Combien de Français sont-ils engagés dans des actions djihadistes armées?

Certains sont partis au Yémen, en Somalie ou au Waziristan. D’autres en Irak quand il y a avait encore un djihad là-bas, mais tous ne sont pas revenus, soit qu’ils sont morts, soit qu’ils sont allés combattre ailleurs, sans passer par la case France, c’est-à-dire la case prison. Ces derniers mois, dix Français environ sont partis combattre au Mali, selon nos sources judiciaires. C’est un minimum, car il y a tous les Franco-Maliens qui se rendent au Mali soi-disant pour rendre visite à leur famille et dont on se doute, pour certains, qu’ils vont y faire autre chose.

– Combien de personnes liées au terrorisme interrogez-vous chaque mois dans votre bureau?

En moyenne, j’ai trois interrogatoires par semaine, de personnes différentes. Et puis il y a tous les dossiers, qu’on appelle des «X», écoutes, surveillances, précédant d’éventuelles interpellations.

– Ce sont des interrogatoires préventifs?

Tout est censé être préventif dans la lutte antiterroriste. Il faut en théorie interpeller les personnes avant qu’elles ne passent à l’acte. Dans ce préventif, il y a ce que j’appelle le supra-préventif, qui consiste à interpeller les gens avant même qu’ils ne partent, parce qu’on arrive à démontrer qu’ils ont l’intention de rejoindre un groupe terroriste. Ce sont des gens qui parfois sortent libres du bureau, sous contrôle judiciaire, parfois vont un petit moment en prison. Ce sont généralement des petits jeunes dont on a peur qu’ils deviennent pires s’ils vont sur une zone de djihad.

– La menace terroriste en Europe est-elle aujourd’hui élevée?

Je la trouve aujourd’hui moins élevée qu’en 2001-2002, une époque où Al-Qaïda formait à ciel ouvert des générations de terroristes très aguerris. Mais elle est plus élevée qu’il y a un ou deux ans. Ce qui est nouveau, avec le Mali, c’est d’avoir, relativement proche de l’Europe, un territoire où des gens disent: «On applique la charia, venez défendre la terre d’islam.» Pour tous les jeunes qui ont envie de faire du djihad, le Mali est plus proche que le Waziristan (région pakistanaise à la frontière avec l’Afghanistan, ndlr) ou le Yémen.

– La Suisse est-elle un foyer potentiel de terroristes?

Il y a en Suisse des gens prônant parfois un islam un peu radical, mais je n’ai pas connaissance, dans mes dossiers, de groupes actifs dangereux reliés avec la Confédération helvétique.

* Marc Trévidic, «Terroristes. Les 7 piliers de la déraison», éditions JC Lattès, 282 pages.

MINI BIO

ÂGE Marc Trévidic naît en 1965, à Bordeaux, d’un père breton et d’une mère basque.

DÉBUTS Il devient juge d’instruction en 1991 dans la Somme.

CARRIÈRE Est nommé juge antiterroriste en 2006. S’occupe de dossiers aussi brûlants que ceux des attentats de Karachi, du génocide rwandais et de l’assassinat des moines de Tibhirine.

BIBLIOGRAPHIE Egalement président de l’Association française des magistrats instructeurs, il écrit en 2010 son premier ouvrage: «Au cœur de l’antiterro-risme».

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