Apnée: «Mes plongées sont avant tout intérieures»
Publié

Apnée«Mes plongées sont avant tout intérieures»

Guillaume Néry, l'un des meilleurs apnéistes du monde, «trouve son équilibre dans la verticalité des extrêmes». Alors que sa dernière vidéo cartonne sur le web, il s'est confié à nous lors d'un passage à Genève.

par
Laurent Grabet
1 / 11
Guillaume Néry a fait de l'apnée une sorte de voie de développement personnel.

Guillaume Néry a fait de l'apnée une sorte de voie de développement personnel.

Guillaume Néry
Guillaume Néry et son épouse l'apnéiste Julie Gautier plongent et filment ensemble. Ils sont parents d'une petite Maï-Lou, 7 ans.

Guillaume Néry et son épouse l'apnéiste Julie Gautier plongent et filment ensemble. Ils sont parents d'une petite Maï-Lou, 7 ans.

Guillaume Néry
Guillaume Néry enseigne l'apnée, donne des conférences sur la gestion du stress dans les entreprises et parcourt les océans du globe à la recherche de nouvelles explorations

Guillaume Néry enseigne l'apnée, donne des conférences sur la gestion du stress dans les entreprises et parcourt les océans du globe à la recherche de nouvelles explorations

Le Matin/Laurent Grabet

«La verticalité dans les extrêmes, tel est mon équilibre…» Guillaume Néry est une force de la Nature, capable de retenir sa respiration près de 8mn et dont la capacité pulmonaire affiche 10 litres, soit le double de la normale. Le Niçois est aussi le détenteur de quatre records du monde d'apnée «en poids constant» dont le premier battu à 20 ans. C'est-à-dire qu'il a rallié jusqu'à -138m à la seule force de sa monopalme, la remontée à la surface étant réalisée de la même façon. Mais Guillaume Néry, c'est bien plus que cela. Ce longiligne trentenaire, à la chevelure en bataille et à l'œil malicieux, donne même l'impression d'être déjà presque un sage. Nous l'avons rencontré lors du dernier salon de la haute horlogerie de Genève (SIHH) où l'avait convié son partenaire Panerai.

Comme un poisson sous l'eau

Pour lui, l'apnée n'est pas un simple sport même si elle exige un gros entrainement cardiovasculaire et respiratoires. Néry la pratique comme d'autres font du yoga, de la méditation ou du chamanisme amazonien, toutes choses auxquelles il a d'ailleurs goûté. Sa plongée est «avant tout intérieure». «Comme l'alpinisme, la navigation ou le surf, cette pratique nous renvoi à la nature brute ainsi qu'à notre état naturel d'animal. Cela implique une reconnexion à quelque chose d'essentiel en nous et nous nourrit.»

Deux pointures le prennent sous leurs ailes

C'est cette profondeur qui avait plu d'emblée au jeune Néry lorsqu'il s'initia par hasard à l'apnée à l'âge de 14 ans dans sa ville de Nice. Claude Chappuis et Loïc Leferme, des pointures dans le milieu, l'avaient rapidement pris sous leurs ailes. Le jeune Néry s'était ensuite lancé dans des études de sport. Avant l'apnée, ses parents avaient préparé le terrain mais plutôt en montagne. La famille passait en effet ses congés à randonner dans l'arrière-pays niçois ou dans le Mercantour. Le jeune Guillaume y avait attisé cette communion avec la nature que tout jeune enfant porte en lui avant que son éducation et sa kyrielle de «il faut» et de «je dois» ne l'étouffe.

La privation comme voie d'exploration

«Arrêter de respirer est une transgression. La privation est un formidable moyen d'explorer sa vraie nature», poursuit Néry qui s'y est essayé via le jeûne ou l'immersion prolongée en eaux glaciales. Ces privations d'oxygène, de nourriture ou de chaleur réveillent le corps, lequel se révèle être une porte sur soi-même. «Ces pratiques réenclenchent en nous un mode survie qui nous oblige à mettre de côté le superflu pour s'installer dans le présent», analyse Néry. En apnée, l'athlète observe à l'extérieur des «infinies nuances de bleu qu'on ne trouve nulle part ailleurs». Mais il s'observe surtout à l'intérieur. «L'eau nous enveloppe de manière maternelle et on ne peut pas échapper à ce tête-à-tête avec soi-même qui peut être très confrontant. On est hyperconnecté mais pas dans le sens que l'on donne à ce mot dans nos sociétés…»

Ivresse des profondeurs

Des images, surgies de l'inconscient, s'imposent alors parfois dans le cerveau. Certaines relèvent de la vision. Peut-on parler d'état de conscience modifié? «Pas vraiment car il y a encore une grande part de contrôle de sa non-respiration et de sa consommation d'oxygène stocké dans ses poumons avant de plonger.» Le cœur bat alors à moins de 20 battements par minute (bpm). L'expérience peut durer plus de 3mn. Une éternité dans ces conditions surtout que, passé la centaine de mètres, la perception du temps et de l'espace se trouvent altérées. On appelle cela «l'ivresse des profondeurs». Néry ne la recherche pas même si lui et sa compagne, l'apnéiste Julie Gautier, qui vivent entre Nice et la Polynésie, y ont consacré un fascinant court-métrage intitulé «Narcose». «Ces instants ont longtemps été plutôt anxiogènes pour moi jusqu'au jour où je m'en suis libéré en adoptant la position de spectateur de la situation et de mes pensées», confesse l'athlète.

Son grand ami y est resté

Sous l'eau, la mort est proche. Mais, un peu comme ces requins qui tournent autour des apnéistes parfois, elle ne frappe que très rarement. Tout au moins en apnée «poids constant». L'apnée «no limit», telle que présentée dans le film culte «Le grand bleu», et consistant à descendre rapidement et très profond (l'actuel record est de -214m !) tracté par une gueuse et remonté avec un ballon gonflé d'air ou un câble, est plus dangereuse. Le champion et ex-entraineur de l'équipe de France, Loïc Leferme, grand ami de Guillaume Néry, y succombera un funeste 11 avril 2007 à l'entrainement suite au blocage de son système de remontée.

Il échappe de peu à la mort

Guillaume Néry a eu plus de chance. La mort l'a frôlé en 2015 à Chypre. Il était descendu à -139m au lieu de -129m à la suite d'une erreur des organisateurs et avait fait une syncope à quelques mètres de la surface. « Je n'ai aucun souvenir de cet accident mais il m'a poussé à abandonner les records », confesse le jeune Papa d'une petite Maï-Lou, 7 ans. Il n'a évidemment pas abandonné l'apnée mais s'y frotte de plus en plus dans un autre esprit, celui que la nature lui a dicté l'année dernière lors d'une «expérience quasi mystique».

Il vit une expérience mystique sous-marine

Guillaume Néry était en visite à Nice entre deux avions et entre deux tournages. Il passait en scooter devant la Méditerranée quand il a été envahi d'une envie d'aller s'y «recharger». Loin de toute notion de performance, il plonge... La suite se décrit difficilement avec des mots. Elle est perceptible dans le film «One Breath Around The World» (lire ci-dessous). Lors de cette escapade hors du temps, Néry a goûté pour la première fois «une symbiose totale avec l'eau, la Nature et l'instant». «Et puis je suis remontée soudainement alors que je pouvais encore tenir car cette intensité m'a soudain fait peur», se souvient-il. Une nouvelle porte en lui s'était ouverte et elle annonçait des découvertes plus bouleversantes que toutes celles qui l'avaient précédée...

A lire la biographie Profondeurs, Flammarion, 256 p

Douze minutes en apnée au cœur de l'unité

Votre opinion