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CinémaNestlé refuse le débat autour de «Bottled Life»

Salle comble pour la première du film qui pose des questions dérangeantes sur la commercialisation de l’eau.

par
Jean-Claude Péclet

«Je n’ai pas le plaisir de recevoir les représentants de Nestlé», a annoncé Yves Moser, directeur des cinémas Rex, en introduisant Urs Schnell, le réalisateur du film «Bottled Life», dont c’était la première vendredi soir dans la ville siège de la multinationale. Nestlé n’a pas voulu débattre d’un film «unilatéral, idéologique et contenant des erreurs de fait» (non précisées), a fait savoir la société par téléphone.

Elle était initialement prête à ouvrir ses portes au réalisateur si ce dernier avait traité les enjeux de l’eau globalement, comme aime à le faire son président Peter Brabeck. Elle les a refermées, partout dans le monde, quand elle a compris qu’elle devrait s’expliquer sur ses méthodes de négociation avec les autorités des communes où elle pompe son eau, ou sur l’écart entre les promesses et la réalité.

Film idéologique? Non. Film critique, certainement. Il décortique le marketing qui amène les consommateurs à payer, parce que c’est «cool», une eau qu’ils peuvent tout aussi bien boire au robinet. Il donne un aperçu de la jungle que sont les droits sur les nappes phréatiques, même dans un pays développé comme les Etats-Unis. Les habitants concernés sont démunis face à la batterie d’avocats d’une multinationale – sauf ceux qui sont prêts à se battre jusqu’au bout.

Dans les pays pauvres où l’eau potable est rare, le pompage péjore parfois la vie des villages voisins. Nestlé n’a pas voulu publier les résultats d’une étude sur les effets d’une usine au Pakistan, mais s’est mis à subventionner le WWF local. Politique de «bon voisinage»: l’expression revient souvent chez ceux qui défendent le groupe suisse. Près de la frontière somalienne, Nestlé ne paie plus, depuis plusieurs années, l’entretien d’une pompe destinée à la population locale, mais continue, sur son site, de vanter son «engagement durable» dans la région.

«Mon film n’est pas contre Nestlé, il questionne nos modes de consommation, a dit Urs Schnell aux quelque 120 spectateurs acquis à son approche. Le scandale, s’il y en a un, est la différence entre ce qu’affirme Peter Brabeck et ce que j’ai vu sur le terrain. Ce n’est pas de la philosophie, mais des faits. Ce sont les questions que j’aurais aimé poser aux représentants de Nestlé. Je ne peux pas le faire, et ça me gêne.»

Cette soirée est à mettre en rapport avec celle qui se déroula dans un autre cinéma veveysan il y a trente-cinq ans environ. Des activistes étaient venus y présenter le film «Nestlé tue des bébés», qui illustrait les effets pervers des campagnes de publicité massives pour le lait en poudre. L’affaire avait débouché sur un des plus sérieux boycotts que dut affronter le groupe. Ce soir-là, la salle était largement remplie de cadres Nestlé qui, suite à un mot d’ordre interne, avaient bombardé le réalisateur de remarques critiques. Le ton était acerbe, mais il y avait une forme d’échange.

En 2012, Nestlé «communique» davantage (quelque 500 interviews ont été données sur le thème de l’eau, affirme le groupe) mais discute moins.

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