JO 2018: «Non, ce n'est pas que du sport!»
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JO 2018«Non, ce n'est pas que du sport!»

Président de l’Association mondiale des Olympiens, Joël Bouzou a œuvré en faveur du rapprochement des deux Corées. Le Français, également fondateur du collectif de champions Peace & Sport, croit en la force des symboles.

par
Stéphane Combe
PyeongChang
L'ancien champion du monde du pentathlon moderne s'est rendu en Corée du Nord pour parler directement aux instances sportives et politiques. (photo: Peace & Sport)

L'ancien champion du monde du pentathlon moderne s'est rendu en Corée du Nord pour parler directement aux instances sportives et politiques. (photo: Peace & Sport)

Dites-le nous sincèrement: quand vous verrez défiler ensemble les deux Corées lors de la cérémonie d’ouverture, vous y croirez vraiment?

Croire à quoi?

A la sincérité du moment...

Ecoutez, ils viennent, c’est déjà l’opportunité d’établir un dialogue. Rien que ça, c’est déjà une victoire. Le fait que le CIO ait réussi à hisser les Jeux à un niveau tel qu’il est plus intéressant de venir que de ne pas y venir, c’est important. Utiliser les JO pour créer du dialogue, c’est intéressant. Et je le dis avec ma double casquette de président de Peace & Sport et de président des Olympiens. Il me tarde de pouvoir accueillir des Olympiens de Corée du Nord au milieu des autres. Auront-ils la libre parole et le libre-échange, ça je ne sais pas, mais en tout cas ils seront là. Et c’est déjà un premier résultat.

A quel point la délégation nord-coréenne va-t-elle se fondre dans la masse, selon vous ?

J’attends de ces JO que les dirigeants qui accompagnent la délégation puissent en rencontrer d’autres, car il y aura sûrement beaucoup de diplomates, qu’ils puissent avoir l’opportunité de parler de sport quand ils ne peuvent pas parler d’autre chose. Voire d’autre chose quand ils se sentiront en condition de dialogue. Le sport permet ce genre de choses. Les Jeux sont à la fois le plus grand événement de la planète en matière de sport une étape parmi d'autres.

Justement, vous êtes en contact avec la Corée du nord. Racontez-nous…

Depuis 2011, on travaille avec eux. Avec le soutien de la fédération internationale de tennis de table, on a réussi à les faire jouer avec la Corée du sud en double mixte, hommes et femmes, c’était déjà un résultat. Ça montre que les rassemblements par le sport sont possibles.

Quel a été le travail effectué en amont pour réaliser ces opérations et quels étaient vos interlocuteurs?

Il y a eu une visite de cinq jours en Corée du nord avec le président de la fédération internationale Adam Sharara. On a rencontré bien sûr les dirigeants sportifs, que ce soit comité national et fédération, mais aussi le gouvernement. A un moment donné, on a même demandé à reprendre des relations diplomatiques avec d’autres pays, dont la France. J'étais un acteur neutre, avec une crédibilité de neutralité reconnue. Un interlocuteur crédible pour parler diplomatie et soft diplomatie. Je crois que le sport a une utilité à ce niveau-là. Et que malgré le spectacle sportif qui peut servir de véhicule de promotion pour les marques et des champions merveilleux, il y a aussi des capacités à faire bouger les lignes au niveau de la compréhension des autres, de la tolérance et des relations interreligieuses et interethniques, le tout avec des champions vecteurs de rassemblement. Le sport international fait que vous adoptez rapidement, par vos rencontres, une ouverture d’esprit qui vous change de l’intérieur. Ca casse les héritages de haine et d’idées reçues. Si on peut le faire au niveau global, c’est peut-être la mission la plus importante des Jeux olympiques.

En Corée du nord, comment votre discours a-t-il été accueilli? Y a-t-il eu des conditions posées par les dirigeants du pays, des problématiques?

On n’a pas parlé de ça le premier jour. On a d’abord parlé technique, tennis de table, développement. Et comme on était ensemble tout le temps, que le volet diplomatique était toujours présent, et à un moment la glace a été cassée. Ils étaient d’abord d’accord pour venir, mais pas pour la Corée du sud et jouer contre eux. Il a ensuite fallu parler davantage et ça s’est fait. C’est quelque chose d’assez agréable qui a été fait.

Quel est l’argument qui a fait mouche?

L’idée de déclencher du dialogue. On ne voulait pas bouger notre ligne. Et on était là, en disant qu’on ne jugerait rien du tout et qu’on permettrait le dialogue. Ce genre d’initiative doit être multiplié et le sport est une vraie solution.

Avez-vous d’autres exemples forts ou le sport a eu un vrai impact politique?

Il y a l’exemple négatif de l’embrigadement d’une jeunesse en 1936 à Berlin. Mais vous avez en même temps l’exemple de Jesse Owens et de Luz Long. Son ami allemand, dont on n’a pas assez parlé je trouve. Il a noué une amitié avec Owens et il l’a gardé pendant sa courte vie, puisqu’il est mort au front. Et certains pensent d’ailleurs qu’il a été envoyé là-bas à cause de ça. Mais lui n’a pas eu peur dans un régime totalitaire de montrer une amitié avec un athlète avec un pays pas ami et de couleur. C’est aussi l’exemple de celui qui n’a pas peur d’avoir raison quand tout le monde a tort. Il y en a eu d’autres, Galilée, Copernic, etc. Mais je crois que ça procède de la même démarche. Quand on est convaincu qu’on a raison, pourquoi faudrait-il se retenir. Les champions peuvent donner cet exemple, cette force, cet enjeu à certains événements. C’est ce qu’a très bien fait Drogba.

Que répondez-vous à ceux qui peuvent penser que ce n’est pas le rôle du «sport» de s'occuper de questions qui impliquent des populations entières?

Ça dépend ce qu’on entend par le sport. Ça me fait rire quand j'entends: « ce n’est que du sport ». Est-ce l’occupation du temps libre, de la gestualité, de la compétition, du marketing, du spectacle? C’est un langage, universel, car on le parle de la même façon quelque groupe religieux auquel on appartienne, partout dans le monde. Et à partir du dialogue, on peut peut-être créer un rapprochement. Le sport a une fin en soi, mais pas seulement. C’est aussi un outil fertile qui peut créer du bien. C’est comme ça que je l’utilise.

Parfois, il crée des tensions. Dernièrement, on pense au tennisman Tennys Sandgren, qui a eu quelques soucis avec des tweets en adéquation avec des suprématistes américains.

Il n’y a pas que les sportifs qui font des tweets… Dans la mesure où les champions sont médiatisés, ils sont des modèles, qu’ils le veuillent ou non, en positif ou en négatif. J’essaie de faire la promotion du positif et de les rassembler. Les négatifs sont des épiphénomènes. C’est la question de la médiatisation de la parole. Si le comportement est reprochable, alors il faut le balancer.

En décembre, on a vu votre fierté d’avoir Drogba à vos côtés parmi les champions de la paix au forum Peace & Sport. Quand vous verrez les Coréens défiler ensemble, il y aura un petit frisson?

C’est certain. Car pour moi, cette image consacre le fait qu’on ne se trompe pas quand on dit qu’on peut contribuer au mieux-vivre ensemble par le sport. La force des symboles est quelque chose d’important. Le fait que des dirigeants aussi opposés depuis tant d’années se mettent d’accord pour marcher ensemble avec un uniforme et drapeau commun, c’est en tout cas intéressant, non?

Comment voyez-vous votre travail dans dix ans?

Ce que je voudrais, c’est que la soft diplomatie par le sport se soit imposée, et qu’il y ait beaucoup d’opérations partout, que les champions soient impliqués, pas seulement ceux que l’on rencontre et qui comprennent ça naturellement, mais que tous comprennent qu’à partir du moment où ils sont médiatisés, même dans leur propre quartier, ils ont un potentiel de cohésion sociale. Si tout le monde s’y met, on peut faire beaucoup mieux.

Est-ce facile de convaincre les sportifs de s’engager?

Pas toujours, parce qu’ils ont rencontré des déceptions au cours de la vie. Les champions sont des gens idéalistes rêveurs mais hyper pragmatiques. Ils ont la double focale. On ne peut pas gagner sans rêver de gagner. Et pour gagner il faut être hyper réalistes. Donc pour les séduire et les convaincre, il faut leur montrer que leur implication va servir à quelque chose. S’ils sont convaincus non seulement parce qu’ils le croient mais parce qu’ils ont vu que d’autres ont réussi à faire bouger les lignes avec ce type de démarches, là on peut attraper leur motivation et leur pragmatisme. Et là on peut réussir.

Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne en politique pour faire bouger les choses?

En politique, il y a trop de gens qui parlent et pas assez qui agissent. Je pense. Mais peut-être que ça peut changer.

Le premier pas vers une équipe unifiée

Lors des Mondiaux féminins de hockey 2017, Joël Bouzou a été à l’origine de l’opération «White card». À l’issue de la rencontre qui les opposait, les deux équipes de Corée ont posé ensemble pour une photo historique. Chaque joueuse a reçu un carton blanc, symbole de l’organisation Peace & Sport. «En restant modeste, cela a contribué à ce que l’on forme une équipe unifiée aux JO. Il n’y a pas de petite action», explique le président des Olympiens. Soutenu par la Fédération internationale de hockey et René Fasel, son président, le geste était symbolique. «Mais je crois à la force du symbole», martèle-t-il.

JOËL BOUZOU

NAISSANCE Le 30 octobre 1955 à Figeac (Fra) DISCIPLINE Pentathlon moderne PALMARÈS Médaillé de bronze aux JO 1984, champion du monde 1987 FONCTIONS ACTUELLES Président fondateur de Peace & Sport, président des Olympiens (association regroupant les 100 000 athlètes ayant participé à un événement olympique)

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