Sergio Ermotti: «Nous avons besoin d'avoir une maison. Pour UBS, c'est la Suisse»

Publié

Sergio Ermotti«Nous avons besoin d'avoir une maison. Pour UBS, c'est la Suisse»

Elu, cette semaine, banquier de l'année par le magazine «Bilanz», affichant un bénéfice en grande expansion, le directeur général a-t-il réconcilié les citoyens suisses avec la banque?

par
Propos recueillis par Sonia Arnal et Ariane Dayer
Sergio Ermotti a commencé sa carrière par un apprentissage à 15 ans.

Sergio Ermotti a commencé sa carrière par un apprentissage à 15 ans.

Yvain Genevay

Vous avez publié des résultats faramineux cet été, avec un bénéfice en augmentation de 50%, et vous avez expliqué cette hausse notamment par votre réussite en Asie. Ce qui se passe maintenant en Chine ne met-il pas en danger votre croissance future?

A moyen terme, et malgré le soubresaut actuel, l'Asie reste un marché très intéressant. Et en particulier la Chine. Même si la croissance va ralentir à l'avenir, elle se situe toujours à 6-7%. Mais, à moyen et long terme, je mise toujours sur l'Asie. Il ne faut pas oublier en outre que, là-bas, beaucoup de richesse a été créée. Ces dernières années, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Il y a du coup des occasions très intéressantes pour nous en termes de gestion de fortune. A mon sens, le problème dans le monde actuellement, ce n'est pas tant l'Asie que les Etats-Unis et surtout l'Europe. Je suis beaucoup plus inquiet pour la fragilité de cette dernière que pour les faiblesses passagères de la Chine. Le système actuel en Europe n'est pas viable.

Vous faites référence à la crise grecque?

Ce n'est qu'un élément, mais cette crise montre en effet que les problèmes que rencontre l'Europe ne peuvent pas être résolus avec les structures et les systèmes existants. Des changements fondamentaux sont nécessaires en Europe. Mais personne n'a le courage de le dire aujourd'hui parce que c'est un risque politique trop grand pour des gens qui doivent être réélus par le peuple, donc l'hypocrisie perdure.

Ce qui vous inquiète pour l'Europe, c'est donc la question de la gouvernance plus que son économie?

Absolument. Une union seulement monétaire, sans pouvoir politique, sans vision économique et fiscale, sans politique étrangère commune, ne peut pas résoudre les crises – et après la Grèce, l'Ukraine et les migrants qui arrivent du Moyen-Orient, il y en aura d'autres. Mon vœu serait que, pour gouverner, l'Europe s'inspire davantage du système fédéral suisse ou américain.

Revenons à la Chine. La crise du yuan a fait perdre des milliards à de nombreuses entreprises. Qu'est-ce que cela signifie pour UBS?

Cela fait plusieurs années maintenant que nous le disons: notre mission est de valoriser les investissements de nos clients sur différents marchés, pas de spéculer avec nos fonds propres sur les devises. La philosophie de la banque est très claire là-dessus.

Bref, il n'y a aucune conséquence pour vous?

Je vois cela comme un événement cyclique, et non comme un changement fondamental. Mais il est trop tôt pour dire si cette crise aura des répercussions au plan macroéconomique. Et, si oui, lesquelles.

Vous prenez peu la parole publiquement, mais vos rares prises de positions récentes concernent toutes les réglementations auxquelles la finance et la banque doivent se soumettre. Pourquoi?

Tout d'abord, j'aimerais vous rappeler que mon papier de position, publié en février dernier, abordait la problématique de l'économie suisse et de sa compétitivité. Je tiens aussi, en préambule, à préciser que je ne suis pas du tout hostile par principe à une réglementation forte et à la nécessité de l'adapter. Mais la quantité de lois ne dit rien de leur qualité. En outre, la Suisse souffre peut-être parfois du syndrome du premier de classe, sans doute lié à un complexe d'infériorité, qui la pousse à aller au-delà de ce que la communauté internationale lui demande. C'est une attitude qui nous pose des problèmes: comment rester concurrentiels si nous avons des règles du jeu plus restrictives que nos compétiteurs? Enfin, la Suisse veut se conformer aux exigences américaines, qui sont très bien pour le business américain. Mais, en Suisse et en Europe, nous travaillons de manière très différente. Aux Etats-Unis, 70% des crédits commerciaux sont financés par des titrisations ou par le marché obligataire, ce qui soulage d'autant le bilan des banques. En Europe et en Suisse, 70% des crédits commerciaux sont donnés par les banques et restent dans leur bilan. On ne peut donc comparer les systèmes. Ces réglementations ne nous correspondent pas. Et elles nous coûteraient des milliards.

Un jeune qui veut avoir du pouvoir dans une banque aujourd'hui a intérêt à se former en droit plutôt qu'en économie, non?

C'est vrai que les services juridiques et de compliance ont pris des proportions incroyables depuis que j'ai commencé dans la banque. Mais je dirais que la compétence la plus utile dans ce métier, c'est encore la psychologie humaine. (Rires.)

Vous avez commencé par faire un apprentissage d'employé de banque, et aujourd'hui vous êtes le CEO de l'une des plus grandes. Vous croyez que ce modèle va perdurer?

La formation duale est l'un des piliers de la réussite économique de la Suisse. UBS est d'ailleurs membre fondateur du Global Apprentice Network, qui promeut le cursus de l'apprentissage partout dans le monde. Très longtemps, les Suisses ont eu l'intelligence de ne pas stigmatiser l'apprentissage. C'est malheureusement en train de changer un peu, sous l'influence de pays qui ont une culture très élitiste et ne misent que sur les filières académiques. J'espère que l'on ne va pas trop se laisser influencer, parce que l'expérience du monde réel, et c'est à ça qu'un jeune de 15-16 ans est confronté quand il arrive dans un bureau où il travaille avec des adultes, c'est ce qui vous fait grandir le plus vite. Surtout qu'après l'apprentissage il y a aujourd'hui toujours la possibilité d'entamer un parcours académique.

Serez-vous le dernier Suisse à la tête d'une grande banque suisse?

J'espère bien ne pas être le dernier, mais, si l'on n'est pas Suisse, le plus important n'est pas la nationalité ou le passeport: on doit en tout cas très bien comprendre l'environnement et la culture helvétiques. Chez UBS, nous sommes certes globalisés, mais nous avons besoin d'avoir une maison. Et notre maison, c'est la Suisse. On ne peut pas être bon sans un tel ancrage.

En quatre ans, vous avez changé la stratégie de la banque, augmenté sa rentabilité et amélioré son image. Quand vous lisez des unes de journaux qui titrent «La renaissance d'UBS», vous pleurez d'émotion?

Lorsque la conjoncture est favorable, j'ai plus tendance à voir le verre à moitié vide qu'à moitié plein. Dans les périodes difficiles, c'est l'inverse. Aujourd'hui, je vois surtout ce qui reste à accomplir. Je dis toujours à mes collaborateurs que nous pouvons être fiers de notre travail et avoir confiance de bien le faire, mais que nous ne devons pas tomber dans l'arrogance. Nous devons continuer à satisfaire nos actionnaires et nos clients.

UBS a été l'une des banques les plus haïes après la crise des subprimes. Vous avez retrouvé l'amour des gens?

Le conflit avec le public a été très fort, mais, vous savez, les banquiers sont de toute façon en conflit avec la société. C'est inhérent à notre domaine: il est lié à l'argent, du coup tout le monde a une relation amour-haine avec son banquier. Je peux très bien vivre avec ça, et je ne demande pas que ça change. Mais ce que je veux absolument, c'est qu'on nous respecte pour la qualité de notre travail. Et, si je regarde le nombre de nouveaux clients que nous enregistrons chaque mois, je me dis que, oui, nous avons regagné le respect.

Vous avez des résultats formidables, mais, en nommant un Noir à sa tête, le Credit Suisse fait plus fort que vous en marketing image, non?

Le patron du Credit Suisse a été choisi pour sa compétence. Et je suis heureux qu'il soit bon et que nous soyons concurrents, car cela va nous pousser à être encore meilleurs et à rendre la place financière suisse toujours plus forte.

Ton opinion