Euro 2020 - On a aimé et on n’a pas aimé
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Euro 2020On a aimé et on n’a pas aimé

Le Championnat d’Europe s’est terminé dimanche soir en laissant derrière lui un florilège d’émotions, d’opinions et de polémiques. Voici celles de deux de nos envoyés spéciaux.

par
Robin Carrel et Florian Vaney
AFP

On a aimé

La Suisse

Dire qu’à quelques minutes près, à quelques arrêts de Yann Sommer au début contre la Turquie ou un tir de Mario Gavranovic qui n’aurait pas terminé au bon endroit, l’escouade de Vladimir Petkovic serait rentrée sous les quolibets… Mais voilà, c’est à la fin des tirs au but qu’on paie les joueurs de foot et c’est finalement l’équipe de France qui a explosé en vol un soir chaud comme la braise à Bucarest. L’équipe de Suisse a brisé son plafond de verre et on espère que c’est là le début de quelque chose d’encore plus grand et pas une fin en soi. Pour faire mieux, il va falloir déjà se qualifier pour le Mondial au Qatar et les choses reprennent début septembre déjà!

AFP

Les supporters

Ils ont dû faire face à tellement d’embûches… Mais les fans de l’équipe de Suisse, notamment, ont réussi à se bouger, alors que tout allait contre eux. D’accord, ils n’étaient pas 100’000 comme lors de la partie face au Togo en 2006 en Allemagne, OK, ils n’étaient pas 30’000 comme lors de la renaissance de l’équipe de Suisse à Wembley le 4 juin 2011. Ils n’étaient pas non plus presque autant lors d’un des matches fondateurs de notre «Nati» avec des exploits de Zuberbühler à répétition en juin 2006 au Stade de France… Mais le très petit millier qui a eu le culot d’aller jusqu’à Bucarest pour la défaite annoncée face à la France en 8es a complètement mérité le cœur avec les mains fait par Haris Seferovic après une course de 80 mètres.

AFP

Les gens tout court
Du chauffeur de taxi moscovite, qui se targuait d’être pote avec l’ancien entraîneur de Genève-Servette Craig Woodcroft, aux Azéris qui se sont mis à cinq pour essayer de comprendre ce qu’on voulait commander à manger, en passant par des Ultras roumains un peu très à droite mais ce qui ne les rend pas moins accueillants… Quand on voyage grâce au football, encore plus en temps de pandémie quand les touristes se font rares, on est toujours émerveillés par la gentillesse des gens. Cet Euro dispatché un peu partout sur le continent aura au moins servi à rappeler ça.

Le Danemark

Désolé du cliché, mais les belles histoires, c’est quand même chouette. Et soyons honnêtes: tour à tour, on s’est tous un peu sentis Danois ces dernières semaines, non? Les Français et les Allemands après les huitièmes de finale, nous après les quarts… Les Scandinaves ont en tout cas fait figure de derniers rebelles dans le tableau. Ils ont, surtout, fait converger toutes les bonnes ondes d’Europe en leur direction. Celle d’un peuple qui s’est rappelé aux bons souvenirs de 1992 en faisant péter les commandes de maillots et en donnant un nouvel élan au marché noir autour des billets pour accéder aux fan-zones du pays.

Dans son parcours du combattant, le Danemark n’aura pas oublié de faire naître ses vedettes. Comme pour mieux que l’étranger puisse d’identifier à lui. Son sélectionneur, Kasper Hjulmand, si touchant d’humanité dans son discours après l’événement Eriksen, si passionnant dans la manière dont il a géré son équipe. Simon Kjaer, capitaine d’une défense on ne peut plus téméraire, grand frère et guide lorsque son camarade s’est écroulé. Mikkel Damsgaard, pépite née aux yeux du monde de l’accident du premier match. Oui, tout ramène à Christian Eriksen. Non, ce n’est pas un hasard.

AFP

Les différences

Tactiquement, cet Euro aura au moins été très intéressant. Des défenses à trois, à quatre. Des schémas offensifs, un peu plus défensifs, des tactiques en contre, avec même un ou deux bus plantés pour certains. Des équipes bien dotées qui attendent, qui contrent. D’autres moins techniques, mais qui essaient de jouer quand même. Si cet Euro devait ne servir qu’à une chose, c’est à montrer que tout est jouable. Et la Suisse n’a pas été la dernière à se réinventer. Vladimir Petkovic est resté longtemps fidèle à son 3-5-2, mais il l’a modulé de différentes manières. Et qu’est-ce que ç’a été intéressant! Enfin, pour nous, le plus drôle, ç’a été quand la France est passée à trois derrière en 8e de finale…

On n’a pas aimé

La formule

Dès son invention il y a de très longues années, ce Championnat d’Europe censé être l’anniversaire des 60 ans de la compétition paraissait à côté de la plaque. Sur un plan écologique, voire simplement de bon sens, faire voyager les supporters de 24 équipes entre douze destinations différentes était au mieux une maladresse, au pire une idée totalement hors sol, justement. Du coup, quand ç’a été 61 ans après à cause d’une pandémie mondiale, la décision a paru encore pire. Comme le dit le jeu de mots qui fait fureur: le Delta a plané avec les fans, direction l’Écosse, la Finlande et même la France. Il y a aussi beaucoup à redire sur l’équité de l’épreuve, mais ça, on ne va pas le répéter une 12’000e fois.

Fussball über alles

Parce qu’on vit souvent mieux en ignorant les problèmes, la réalité nous était un peu passée à côté. Jusqu’à ce qu’elle nous éclate à la figure lors d’une discussion avec un Hongrois pas vraiment féru de foot. «Vous voyez le restaurant juste ici?, questionne-t-il en désignant du doigt une salle inondée par la pénombre où seules se distinguent des chaises alignées sur des tables. Il a dû fermer. D’ici l’automne, j’estime qu’au moins un tiers des enseignes de ce type devront mettre la clef sous la porte. C’est ce qui arrive lorsque Budapest est privée de tourisme pendant plusieurs mois. Les frontières sont fermées, la culture est morte. Par contre pas de souci, on accueille quatre matches de l’Euro et tous les détenteurs de tickets pour mieux tout refermer derrière.»

La situation est la même dans d’autres villes ayant vu passer la compétition. Bakou en fait partie. Impossible de pénétrer le territoire, à moins d’avoir en sa possession un sésame pour entrer au stade. Avant le tournoi, l’UEFA s’est réjouie de la situation en évoquant le signe du retour à la vie normale. Si la vie normale, c’est celle qui fait la part belle aux privilèges, alors oui. On est en plein dedans.

Le nationalisme

De tout temps, on l’a écrit dans «Le Matin Dimanche», les grandes compétitions de football ont permis de relancer la fierté de venir d’un pays. Mais d’un gentil patriotisme à un éventuel excès de chauvinisme, les supporters de nombreuses nations européennes ou mondiales virent rapidement au nationalisme brut. Même l’Angleterre, la nation qui a inventé et donné des leçons de fair-play toute l’année a largement dépassé les bornes. Les Three Lions ont été pris dans un élan de fierté compréhensible, mais exacerbé par le Brexit qui commence à produire ses effets. Alors du coup, quand Gareth Southgate, le sélectionneur, commence à parler des souvenirs de 39-45 pour expliquer l’atmosphère de Wembley en 8e de finale contre l’Allemagne, on ne peut que dire non.

Reuters

L’opportunisme de l’UEFA

L’instance européenne n’a pas manqué de verser dans un opportunisme assez sidérant. Trois exemples.

- Avoir fait de Christian Eriksen la figure de proue de cet Euro après l’incident du Danois. Maillot géant du Danemark floqué de son nom lors de chaque cérémonie d’avant-match, invitation du joueur de l’Inter pour la finale… Avant de chercher à bien paraître aux yeux du grand public, peut-être aurait-il fallu montrer un minimum de considération envers une sélection danoise quasi endeuillée, prise en étau entre possibilité de continuer le match face à la Finlande le soir même ou le lendemain à midi.

- Refuser l’éclairage multicolore de l’Allianz Arena de Munich avant d’orienter toute sa communication sur l’importance de l’égalité et la tolérance envers la communauté LGBTQI+.

- Laisser enfler la rumeur d’un potentiel transfert des demi-finales et de la finale de l’Euro vers un pays moins restrictif (il a été question de la Hongrie) pour contraindre le gouvernement anglais à alléger ses mesures et promettre que le final four pourra se jouer à Londres devant au moins 60’000 spectateurs.

Reuters

Le football hors stades

Des ruelles mortes de Bakou à l’indifférence de Munich, l’Euro ne se sera sans doute jamais autant trouvé cantonné à l’enceinte des stades. De très belles scènes de ferveur populaire ont été enregistrées dans les arènes, autour également. Dans l’immense majorité des cas, elles n’ont jamais dépassé cette frontière-là. Le cœur des centres-villes a battu au rythme de ces derniers mois, c’est-à-dire avec distance, calme et problèmes loin du foot à régler. Peu de couleurs, peu de drapeaux, si peu de chants et de tambour. L’Euro a semblé infiniment moins attendu que la levée des mesures sanitaires.

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