Dossier cybercriminalité: «On est désemparés, on ne comprend pas»
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Dossier cybercriminalité«On est désemparés, on ne comprend pas»

Une famille valaisanne a volé en éclats après que le père a été victime d’un arnaqueur. Notre reportage de Sion à Dakar est à découvrir dans «Le Matin» de ce jour.

par
Fabien Feissli
Suzanne raconte l’histoire de son père, victime d’une incroyable escroquerie sur le Net.

Suzanne raconte l’histoire de son père, victime d’une incroyable escroquerie sur le Net.

Maxime Schmid

«C’est quarante ans de mariage et de vie de famille mis à la poubelle.» La voix de Suzanne est emplie de larmes. En six mois, sa famille a volé en éclats. La faute à une arnaque sur le Web. «Début 2015, j’ai entendu mon père passer un coup de fil pour faire verser une grosse somme d’argent au Mali via Western Union», raconte la Valaisanne. Intriguée, Suzanne prévient son frère, puis sa mère.

Ensemble, ils vont découvrir que le père de famille est en réalité victime d’une escroquerie via Internet. «Il croit discuter avec une Française partie vivre au Mali. Il l’a rencontrée sur un jeu en ligne», explique la Valaisanne. La prétendue expatriée, mère de famille et veuve, jure avoir hérité de près d’un million de francs. Seul problème, pour débloquer la somme, elle a besoin d’un petit investissement de départ. «Papa a déjà versé plusieurs dizaines de milliers de francs. Heureusement, on a réussi à faire bloquer les comptes pendant un temps», détaille la Valaisanne. Elle a bien essayé de discuter avec son père, mais le résultat a été catastrophique. «Il s’est énervé et il a quitté la maison. Il est persuadé que tout est vrai», soupire-t-elle. Le père n’a donc plus aucun contact avec le reste de la famille, surtout que les parents de Suzanne se sont officiellement séparés en juin dernier.

La juge, tout comme la police avant elle, a bien essayé de raisonner le sexagénaire, mais rien n’y fait. «Pourtant, il est loin d’être bête, mais là c’est gros comme un camion et il ne voit rien», assure Suzanne. Au point qu’elle se demande s’il se rendra compte un jour qu’il s’agit d’une arnaque. «Il a tellement peur qu’elle l’abandonne qu’il continue de verser encore et encore», précise la Valaisanne. Mais le plus dur pour elle, c’est le côté humain. «On est désemparés et on ne comprend pas. Il a toujours été plutôt radin, et là, il dépense des fortunes pour une femme qu’il ne connaît pas. Il rêve même de faire baisser la pension alimentaire de ma mère parce qu’il n’a plus un rond à lui envoyer», souligne-t-elle.

Aujourd’hui, Suzanne ne sait plus quoi faire. Elle regrette le manque de structures de soutien en Suisse. «Il n’y a rien ni personne pour nous aider. Je suis fatiguée par cette histoire. Cela me rend malade.»

Une détresse que comprend André Frachebourg, responsable sécurité d’un établissement bancaire et connaissance de la famille. «Les enfants ont un sentiment d’impuissance. Leur père ne croit plus ce que ses proches disent, il n’écoute plus personne», témoigne-t-il. Lui-même a essayé de raisonner le sexagénaire. En vain. «Il est dans ce qu’on appelle un effet «tunnel», analyse-t-il.

En tant que responsable sécurité, il a régulièrement affaire à ce genre de cas: «Il y a des victimes de tout âge. Nous, on essaie de faire des mises en garde quand on voit qu’il y a des sommes inhabituelles qui sortent», explique-t-il.

André Frachebourg regrette que le phénomène soit encore aussi tabou en Suisse: «Souvent, les victimes n’osent pas en parler. Elles ont honte d’avoir été grugées. Il devrait y avoir un soutien plus fort pour elles», conclut-il.

Interview

Comment expliquer que des victimes s’enfoncent aussi loin dans l’arnaque?

Il ne faut pas croire que les gens envoient de l’argent aussi facilement. C’est un vrai travail de fond. Elles subissent un véritable lavage de cerveau, comme pour les victimes de secte. Les arnaqueurs s’engouffrent dans une faille chez leur interlocuteur. L’isolement ou la perte d’un proche par exemple. Dans notre société européenne, il y a énormément de personnes qui ont ce genre de failles.

Mais quand leurs proches les préviennent, elles devraient comprendre, non?

C’est le travail de l’escroc de faire exploser la famille. Il cherche à isoler sa victime, à l’empêcher de dormir. Peu à peu, sa vie bascule de la vie réelle à la vie virtuelle. Il la prévient même à l’avance que ses proches risquent d’avoir une mauvaise réaction. C’est ainsi que la victime commence déjà à se monter contre les siens alors qu’il ne s’est encore rien passé. Ensuite, le dialogue n’est plus possible et les familles sont désemparées.

Quelles sont les conséquences pour les victimes?

C’est une forme de viol psychologique. Il y a une forte dévalorisation. Certaines victimes ont été jusqu’à vendre leur maison ou à démissionner de leur travail. Cela peut aller jusqu’au suicide. Il ne faut pas croire que cela ne touche que les gens «bêtes». Cela concerne tout le monde. Parmi mes dossiers, j’ai des avocats, des médecins, des gens qui ont des postes avec beaucoup de responsabilités. Les victimes ont des sursauts de lucidité, mais c’est une spirale infernale. Parfois, elles continuent à jouer le jeu parce qu’elles ont déjà envoyé beaucoup d’argent et qu’elles espèrent le récupérer.

On prend les mesures qu’il faut pour éradiquer ce fléau?

Franchement, cela fait déjà dix ans que cela dure et nous ne sommes pas près d’en voir le bout. Les policiers spécialisés locaux sont surtout là pour rassurer l’Europe. Il faut reconnaître que les meilleurs arnaqueurs sont d’une intelligence rare. Les escroqueries sont de plus en plus évoluées. Elles génèrent des centaines de millions de francs tous les ans. Aujourd’hui, le système est beaucoup plus structuré. Ce sont de véritables réseaux mafieux.

Et les victimes, elles sont soutenues?

Absolument pas! C’est honteux qu’en Europe il n’y ait rien de plus qu’une association de bénévoles comme AVEN pour les soutenir. Elles sont complètement oubliées. Moi, cela me bouffe toute ma vie privée, parce qu’il y a des gens désespérés qui m’appellent en pleine nuit. Ils n’ont nulle part ailleurs où s’adresser. Au fond, je sais qu’on ne gagnera jamais contre les arnaqueurs, mais je me dis que le fait de hurler très fort, cela les ralentit.?

Camilla Pariso, Responsable juridique de l’Association des victimes d’escroquerie à la nigériane

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