Télévision: «On m’appelle encore Monsieur Nagano!»
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Télévision«On m’appelle encore Monsieur Nagano!»

Dernier des Mohicans, Pierre Fulla se confie sur sa longue carrière et sur ce «métier en perdition». L’ex-champion d’haltérophilie s’apprête encore à commenter les Jeux de Tokyo pour Eurosport.

par
Christian Maillard
Pierre Fulla a fait le bonheur de Nicolas Canteloup et des Guignols. Vingt-deux ans plus tard, l’ancien haltérophile est toujours commentateur.

Pierre Fulla a fait le bonheur de Nicolas Canteloup et des Guignols. Vingt-deux ans plus tard, l’ancien haltérophile est toujours commentateur.

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C’est comme l’on dit «un vieux de la vieille», quelqu’un qui a de la bouteille, qui a tout connu dans son métier ou presque. «Ici, Nagano», c’est lui ou plutôt une phrase culte des Guignols en 1998, quand ils ont fait de lui une star à la télévision, alors que lors de ces JO au Japon, «il pleuvait de la choucroute ou des flocons d’un fort beau gabarit».

À 82 ans, Pierre Fulla est aujourdhui le plus ancien commentateur encore en activité. L’ex-grand reporter d’Antenne 2 et présentateur de Stade 2 prête toujours cette voix unique à Eurosport pour narrer les péripéties des haltérophiles, un sport qu’il a pratiqué à haut niveau avec 38 records de France à la clé.

On a retrouvé ce personnage attachant, haut en couleur, via la magie du GSM, dans sa résidence de Palau-del-Vidre, près de Perpignan, pour évoquer avec lui ce métier qui a forcément changé depuis ses débuts il y a cinquante ans.

Pierre Fulla

Il a encore la forme, l’haltérophile.
Il a encore la forme, l’haltérophile.DR

Né le 19 mai 1938 à Casablanca (Maroc).

Ancien haltérophile et journaliste.

Chevalier de la Légion d’honneur en 2006

Carrière sportive

Champion et recordman du Maroc et d’Afrique du Nord d’haltérophilie (poids coq).

Sept fois champion de France (poids plume) entre 1961 et 1970

Finaliste des championnats du monde et d’Europe.

A battu 38 records de France au cours de sa carrière (meilleure barre soulevée à l’épaulé-jeté: 130,5 kg)

Carrière professionnelle

1961: entre à la RTF comme agent technique vidéo

1968: devient journaliste reporter à l’ORTF et correspondant au journal L’Équipe.

1975: commentateur au Service des sports de TF1

1980: grand reporter à Antenne 2

1990: chef de service du groupe olympique de France Télévisions.

1998: présentateur des Jeux olympiques d’hiver de Nagano.

2000: quitte le Service des sports de France Télévisions pour partir à la retraite.

2011: commente, comme consultant, les championnats du monde d’haltérophilie sur Eurosport au côté de Bertrand Milliard.

2012 et 2016: il commente les épreuves d’haltérophilie sur Eurosport.

Durant sa carrière, il a couvert 7 Jeux olympiques d’été (Munich, Montréal, Moscou, Los Angeles, Séoul, Barcelone, Atlanta) sur place, et Sydney ainsi qu’Athènes depuis Paris.

Il a été chroniqueur dans les émissions Télé Foot, Soyons Sport et les journaux télévisés de TF1 et de France 2. À partir de 2006, il devient animateur à Europe 1 et anime les soirées des Jeux olympiques de Pékin.

Pierre Fulla, comment faites-vous pour garder toujours cette flamme à 82 ans?

Quand j’ai abordé la profession, en 1968, alors que j’étais un ancien athlète de haut niveau qui avait été champion de France d’haltérophilie, j’ai tout de suite compris qu’il fallait dans ce métier cette passion qui a un peu disparu aujourd’hui. Ce n’est pas une passion de supporter, mais celle de faire vibrer les téléspectateurs à travers les exploits que l’on commente. Cela a toujours été ma motivation. J’ai construit ma carrière autour des gros ténors de la télévision française de l’époque, Léon Zitrone, Roger Couderc, Robert Chapatte et Thierry Roland.

«Je me suis donc accroché pendant trente ans à relater à l’antenne des sports ce que personne ne voulait commenter»

Pierre Fulla, ancien champion d‘haltérophilie et commentateur sur France Télévisions

Contrairement à ces «ténors», durant toutes ces années à la télévision française, vous n’avez pas commenté les sports les plus populaires…

C’est vrai que j’ai couvert des disciplines olympiques qui étaient souvent maltraitées par les grandes chaînes et peut-être même ignorées. Quand je suis entré au Service des sports de la télévision française, on ne parlait jamais de lutte, de tennis de table, de judo, de gymnastique et dhaltérophilie. Je me suis donc accroché pendant trente ans à relater à l’antenne des sports ce que personne ne voulait commenter.

C’est ce qui a fait votre popularité?

Lorsque vous commentez un France - Galles de rugby ou un France - Allemagne de football, vous avez derrière vous des millions de téléspectateurs qu’il faut passionner. Moi, j’ai pris l’option de valoriser des disciplines presque ignorées des téléspectateurs. Il a fallu que je mette une grosse dose de passion pour intéresser les gens à des exploits qui étaient méconnus à l’écran. Cela a été la première phase de mon savoir-faire, si j’ose dire.

Et vous suivez toujours avec passion et acuité ces sports-là, qui sont aujourd’hui en lumière grâce à vous?

Je suis à la retraite de France Télévisions depuis l’an 2000, mais j’ai rebondi dans d’autres chaînes de télé comme LÉquipe ou Eurosport. Étant ancien champion d’haltérophilie, on fait encore appel à moi parce que j’ai une grande connaissance historique et technique de ce sport. Je suis devenu le spécialiste incontournable. J’évite toutefois d’être trop connaisseur en essayant de faire participer le spectateur à un effort que les gens ne connaissent pas. C’est un peu mon credo.

Pierre Fulla en plein effort, lors de sa carrière d’haltérophile.

Pierre Fulla en plein effort, lors de sa carrière d’haltérophile.

DR

Du coup, on vous sollicite lors des grandes compétitions comme les Jeux olympiques?

Oui, mais aussi à l’occasion des Championnats du monde et d’Europe. Du coup, je commente ces compétitions comme si j’y participais, Je fais découvrir aux téléspectateurs des anecdotes sur la face cachée de lhaltérophilie. Voilà pourquoi, à 82 ans, je me retrouve encore là, le dernier des Mohicans de l’ancienne génération, après la grande gestation de la télé française.

Le dernier des Mohicans avec Jean-Paul Loth, 81 ans, qui est encore sollicité pour le tennis…

Lui est consultant, il n’a jamais été journaliste. C’est d’ailleurs dans ce rôle d’expert que je joue maintenant, car je ne veux pas prendre la place d’un jeune journaliste. Au contraire, je forme des jeunes reporters qui mettent le pied à l’étrier dans des spécialités qu’ils ne connaissent pas. Je suis donc leur consultant, même si ma fibre journalistique revient toujours au galop.

«J’ai été le premier à dénoncer le dopage dans l’haltérophilie tout en étant quand même de la grande famille des hommes forts»

Pierre Fulla, ancien champion de France des poids plumes et commentateur à France Télévisions

Ce n’est pas forcément évident de faire vivre un sport qui, avec le dopage, a eu très longtemps une mauvaise image auprès du grand public

Tout à fait d’accord avec vous. Mais j’ai été le premier à dénoncer le dopage dans lhaltérophilie tout en étant quand même de la grande famille des hommes forts. Moi je n’ai pas eu honte de dire à un moment donné: «Maintenant, ça suffit!» Et j’ai expliqué pourquoi. Je dois reconnaître que c’est toujours un sport merveilleux, mais qui est malheureusement encore touché par le dopage. Mais quels sont les sports qui ne sont pas touchés par le dopage? C’est la question que je pose.

Et vous avez la réponse?

Il y a encore peu, comme je suis fervent de l’actualité sportive et toutes les disciplines, un joueur de billard japonais a été contrôlé positif. Vous voyez jusquoù ça peut aller. Mais il y a aussi des athlètes propres et je peux témoigner que les haltérophiles français sont tous cleans! Par conséquent, ils ne seront malheureusement jamais ou très rarement sur le podium, car devant, il y aura toujours un Chinois, un Bulgare, un Grec, un Russe ou un Ukrainien dont on s’apercevra six mois plus tard qu’il était positif.

Sur ce podium, il n’y aura pas de Suisse non plus…

Ah les Suisses! À l’époque, dans les années 70, j’avais commenté le record du monde à l’arraché de Michel Broillet, qui est resté un ami. Je me souviens très bien de lui, avec lequel je suis toujours en relation. Il y avait également un autre grand haltérophile qui n’a pas eu la même carrière que le Genevois mais qui était tout aussi attachant. Il s’agit de Jacques Oliger, qui avait la particularité d’avoir la nationalité suisse mais également chilienne. Il avait même été recordman de France à l’arraché dans les poids lourds dans les années 70. Je suis encore en contact avec ce grand gaillard de 195 cm et 110 kg qui avait une grande brasserie au bord du lac à Vevey. Cet homme daffaires, qui a désormais un avion personnel et qui chante avec une voix de ténor, habite à Martigny.

Jacques Oliger est un des amis en Suisse de Pierre Fulla.

Jacques Oliger est un des amis en Suisse de Pierre Fulla.

DR

Martigny c’est la patrie des frères Martinetti, ces lutteurs que vous avez dû aussi connaître, forcément?

Bien sûr que je les ai bien connus. J’avais d’ailleurs commenté les championnats du monde de lutte à Martigny dans les années 90, je m’en souviens encore très bien.

«Il y a encore des gens qui me reconnaissent grâce à ma voix. Désormais ce sont des voix blanches, sans relief»

Pierre Fulla, par rapport à la nouvelle génération de journalistes

Avec l’arrivée des réseaux sociaux, qu’est-ce qui a changé pour vous aux commentaires?

Je dois admettre que cette profession est en perdition. Parce que les jeunes journalistes qui m’ont succédé comme à France Télévisions ne travaillent plus que sur ordinateur. J’ai connu une époque où avec Thierry Roland, Robert Chapatte ou Roger Couderc, on allait sur le terrain voir les entraînements pour côtoyer les joueurs ou les athlètes. Maintenant c’est fini, les journalistes ne se déplacent plus du tout pour aller respirer la transpiration des internationaux. Alors, évidemment, il y a des chefs de communication de la fédération qui font écran, ou alors il faut passer par l’agent du joueur ou du champion. C’est devenu très complexe.

Pierre Fulla a toujours aimé se retrouver sur le terrain, ici lors d’une compétition de natation.

Pierre Fulla a toujours aimé se retrouver sur le terrain, ici lors d’une compétition de natation.

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Selon vous, ils ne pratiquent plus le même métier que vous?

Il m’arrive de me rendre au Stade de France comme spectateur. Et là, j’aperçois les commentateurs qui arrivent avec L’Équipe sous le bras et qui s’installent dans leur petite cabine à côté d’un consultant qui les rassure. Ils ne voient pas ou rarement les joueurs. Ils commentent et ils s’en vont. Pour moi, ils font du bruit au micro. Comme il y a une multiplicité de chaînes de télévision qui traitent le sport, il est d’ailleurs très difficile de mettre un nom sur une voix aujourd’hui. Moi, comme Thierry Roland, Roger Couderc ou Robert Chapatte, j’ai la chance d’en avoir une qui a marqué une époque. Il y a encore des gens qui me reconnaissent grâce à cette voix. Désormais ce sont des voix blanches, sans relief. On commente le sport comme on aurait commenté autre chose.

Votre voix a fait le bonheur des imitateurs, que ce soit les Guignols de l’Info ou Nicolas Canteloup. C’est quelque chose qui vous a gêné ou au contraire flatté?

Nicolas Canteloup lors des Guignols de l’Info sur Canal n’a pas eu de peine à épouser ma voix au moment des Jeux olympiques de Nagano, en 1998, où j’étais le présentateur. Il savait comment je commentais avant, avec mon rythme des mots, parfois plus ou moins hésitants. Il s’est régalé pendant de belles années et moi cela m’a rendu une petite popularité supplémentaire.

Il y a même eu, ensuite, un livre que vous avez rédigé sur ces Jeux de Nagano?

Il s’intitule «Ici Nagano» pour faire un clin d’œil à Nicolas Canteloup. J’avais 60 ans lors de ces JO et encore maintenant les gens qui ont connu les Guignols m’appellent Monsieur Nagano. À propos de cette ville japonaise, savez-vous pourquoi elle a pu organiser des Jeux d’hiver?

«Le maire de Nagano était allé voir Juan Antonio Samaranch à Lausanne, alors président du CIO. Il lui a proposé de lui payer son Musée olympique s’il obtenait l’organisation ces JO»

Pierre Fulla, à propos de ces JO qui ont fait ensuite de lui une star

Vous allez nous l’expliquer…

J’ai mené mon enquête. Tasuku Tsukada, je crois que c’est ce nom-là, était le maire de Nagano. Il était également président des chemins de fer japonais de la région. Comme il voulait absolument des Jeux d’hiver dans un endroit moins en altitude et moins disposé que d’autres villes de montagne, il est allé voir M. Juan Antonio Samaranch à Lausanne, alors président du CIO. Il lui a proposé de lui payer son Musée olympique s’il obtenait l’organisation ces JO. Voilà pourquoi nous sommes allés à Nagano.

Vous étiez déjà aux Jeux de Munich en 1972?

Je n’ai pas manqué les Jeux olympiques de 1972 jusquen 2000 à Sydney. Ensuite, pour ceux d’Athènes en 2004, Pékin en 2008, Londres en 2012 et Rio en 2016, je les ai couverts depuis Paris. Étant spécialiste de natation, gymnastique, haltérophilie, judo, tennis de table, de lutte, d’escrime et de boxe, j’ai commenté durant trente ans une dizaine de sports pas très médiatiques mais très techniques, qui m’ont permis de traverser plusieurs cultures. Avec à chaque fois un vocabulaire différent.

Et vous serez également au commentaire pour les Jeux de Tokyo l’an prochain?

Même si je suis obligé de réduire la voilure et que je n’ai pas envie de prendre la place des jeunes qui montent, mes références étant reconnues dans ce sport, je reste encore le commentateur attitré de l’haltérophilie pour Eurosport, qui va me solliciter quand les JO prendront forme en 2021.

«Ici, Pierre Fulla à l’antenne…»

«Ici, Pierre Fulla à l’antenne…»

DR

Serez-vous sur place ou en cabine à Paris?

Comme je l’ai dit, le métier a aujourdhui beaucoup changé et on ne se déplace plus trop souvent sur les sites. Je me souviens d’être allé à des Mondiaux d’escrime à La Chaux-de-Fonds ou de gymnastique à Lausanne, ce n’est plus le cas désormais. Au niveau des commentaires, la moitié de ces Jeux olympiques se couvre en cabine à Paris. Les chaînes de télé qui paient déjà des droits exorbitants n’envoient plus qu’une petite délégation pour commenter les sports incontournables, comme l’athlétisme et la natation l’été, ou le ski l’hiver. Mais pour les petites disciplines, c’est financièrement plus rentable qu’on reste en cabine à Paris. Il suffit d’un consultant et l’affaire est bouclée.

En plus, avec ce Covid, c’est encore plus compliqué qu’avant, non?

En ce qui me concerne, je suis confiné dans le midi de la France, dans le pays catalan, à la frontière espagnole. Tandis que je réponds à cette interview, je suis là dans mon jardin, devant mon olivier, avec un beau soleil et la montagne autour de moi. Mais cela ne m’empêche pas de me tenir au courant de tout ce qui se passe dans le monde sportif. Il m’arrive aussi de participer à des colloques pour exposer mes sensibilités sur l’avenir du sport de haut niveau à la télé. Ou de présenter des conférences sur le dopage à l’école de journalisme où on fait appel à mon expérience.

«Je vis avec mon corps. C’est peut-être ça le secret de ma longévité. Je ne fais pas d’abus mais je vis bien»

Pierre Fulla, confiné dans le pays catalan

Et pour rester autant en forme, pratiquez-vous encore du sport, de la marche ou de la course à pied?

Les haltérophiles sont de très mauvais marcheurs car après 15 ans de compétition on a des muscles avec une tonicité qui nous empêche d’effectuer de longues distances. Mais il m’arrive d’aller me promener avec ma femme, mais 2 ou 3 kilomètres, pas plus. Je suis devenu un jardinier sans avoir la fibre écologique. À vrai dire je me rapproche de plus en plus de cette terre que j’adore.

Pierre Fulla, quel est votre secret?

Depuis l’âge de 18 ans, je me pèse tous les jours pour voir si je suis dans cette catégorie des poids plumes qui m’a permis d’être sept fois champion de France. J’étais à 60 kg durant ma carrière et je dois être à 70 aujourd’hui. Je vis avec mon corps. C’est peut-être ça le secret de ma longévité. Je ne fais pas d’abus mais je vis bien.

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