Cryogénisation: «On ramène déjà des gens à la vie»
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Cryogénisation«On ramène déjà des gens à la vie»

Alors que plus de 250 personnes sont déjà cryogénisées dans le monde, l’immortalité par le froid est-elle un fantasme de passionnés ou la réalité de demain? Les experts sont divisés.

par
Fabien Feissli
À Detroit (États-Unis), le Cryonics Institute préserve déjà 160 patients dans ses cuves.

À Detroit (États-Unis), le Cryonics Institute préserve déjà 160 patients dans ses cuves.

Cryonics/LMS

La cryogénisation est une ambulance vers un hôpital du futur qui existera ou qui n’existera pas», compare Dennis Kowalski, ambulancier et président du Cryonics Institute. Basé à Detroit (États-Unis), cet organisme à but non lucratif conserve 160 patients sur les plus de 250 actuellement en état de cryopréservation.

Dans le monde, plus de 2000 autres personnes ont déjà signé des contrats pour réserver une place aux États-Unis ou en Russie. Et ce, alors que Dennis Kowalski reconnaît sans peine que la technologie pour les réveiller n’existe pas encore. «Pour le moment, il n’y a aucune garantie. La seule certitude, c’est que si vous ne faites rien, vous n’avez aucune chance», pointe-t-il.

Renaissance athée

Un argument souvent évoqué par les cryonistes, mais lui va plus loin. «Est-ce que je pense que tous ceux qui ont été cryogénisés vont être sauvés? Non. Mais est-ce que je pense que certains le seront? Absolument», assure-t-il. Il souligne l’évolution ultrarapide des technologies. «Des choses qui semblaient impossibles il y a vingt ans le sont aujourd’hui. Quand on y pense, on ramène déjà les gens à la vie. Il y a cinquante ans, on ne faisait pas de massages cardiaques ou de transplantations d’organes.»

Président de la Société d’études thanatologiques de Suisse romande, Marc-Antoine Berthod admet que les réussites médicales actuelles génèrent des fantasmes qui laissent imaginer que d’autres exploits sont possibles. Pour autant, il se dit très sceptique. «Honnêtement, cela semble vraiment difficile. La cryogénisation ressemble à une utopie. Mais on ne peut pas exclure…»

Le spécialiste voit dans cette pratique une sorte de renaissance athée. «Ce sont des gens qui ont foi dans la science. Face à l’incertitude de la mort, on cherche à se rassurer que ce soit par le déni ou, comme eux, en l’affrontant.» Une volonté qui correspond bien à la mentalité contemporaine selon Daniela Cerqui, anthropologue spécialisée dans le transhumanisme à l’Université de Lausanne. «Il y a de plus en plus de gens qui assument haut et fort de vouloir être immortels.» D’ailleurs, elle souligne la continuité entre les recherches scientifiques actuelles et de tels projets.

Maquette illustrant la préservation des patients de Cryonics Photo: Cryonics/LMS

Maquette illustrant la préservation des patients de Cryonics Photo: Cryonics/LMS

«Cela relativise le côté foldingue. Si nous sommes choqués par leurs idées, c’est que nous avons des œillères et que nous ne voyons pas le virage pris depuis longtemps par notre société», remarque Daniela Cerqui. À ses yeux, les passionnées de cryogénisation vont simplement un pas plus loin. «Potentiellement, c’est peut-être ce qu’on fera tous dans quelques années, mais pour le moment on rechigne à l’admettre.»

Ce qui poserait de nombreuses questions d’un point de vue juridique, à en croire Fanny Roulet. Spécialisée dans le droit médical, l’avocate s’est rapprochée de l’association CryoSuisse depuis quelques mois. «Le droit helvétique actuel ne tranche pas la question. Ce n’est pas formellement autorisé mais ce n’est pas non plus interdit», indique-t-elle. Et la liste des interrogations est longue, notamment en ce qui concerne un hypothétique retour à la vie.

«Dans quelles conditions peut-on être réveillé? Qui doit prendre la décision? Et que se passe-t-il pour la succession. À l’heure actuelle, en principe, en cas de décès tout passe aux héritiers», énumère-t-elle. L’éventualité de stocker des corps en Suisse, comme l’envisagent l’entreprise russe KrioRus (lire ci-contre) ou l’association CryoSuisse, risque également de faire l’objet d’un débat public selon elle. «Il n’est pas exclu que ces initiatives se heurtent à certaines oppositions, mais le défi mérite à mon sens d’être relevé. Tant qu’on ne l’aura pas concrètement tenté, il sera difficile d’avoir de véritables réponses juridiques.»

De son côté, Jean-Daniel Tissot, doyen de la Faculté de médecine et de biologie de l’Université de Lausanne, souligne la difficulté de congeler des cellules sans que des cristaux ne se forment, ce qui amènerait une rupture des cellules. «Mais la nature a montré qu’il y a des possibilités de cryopréservation du vivant. Des grenouilles en sont notamment capables», reconnaît-il tout de même. Pour autant, il juge le retour à la vie d’un être humain cryogénisé après son décès impossible.

«On cryogénise des individus décédés et en mauvais état. Il y a un double pari très difficile: être capable de les décongeler mais aussi de soigner ce qui les a tués», décrit le médecin tout en précisant que le succès d’une cryogénisation avant la mort lui semble davantage envisageable. «Mais à mes yeux, c’est une utopie malsaine. La mort est une forme d’altruisme qui permet de laisser la place aux jeunes.»

«Potentiellement, c’est peut-être ce qu’on fera tous dans quelques années»

Daniela Cerqui, anthropologue

KrioRus veut installer ses frigos en Suisse

«Nous voulons construire un lieu de stockage cryogénique en Suisse», explique Valeria Udalova, la directrice générale de KrioRus. Depuis plusieurs années, la société de cryogénisation russe, qui a déjà une cinquantaine de patients sous cryopréservation près de Moscou, mène des démarches pour s’installer en Suisse.

«Nous pensons être opérationnels d’ici deux à quatre ans. Tout dépend si nous trouvons un terrain à bâtir ou un bâtiment. Nous regardons notamment pour acheter un vieux bunker de l’armée», explique la responsable. À ses yeux, la Suisse est un choix logique notamment pour sa position centrale en Europe.

«Beaucoup de monde veut être cryogénisé ici et nous comprenons très bien qu’ils préfèrent rester près de chez eux ensuite.» Valeria Udalova pointe également l’ouverture d’esprit helvétique.

«Mon sentiment, c’est que les autorités cantonales avec lesquelles nous avons pu parler par le passé sont intéressées par la cryogénisation.» Autre avantage, à plus long terme, de la Confédération, sa tolérance vis-à-vis du suicide assisté.

«Pour le moment, cela ne change rien de cryogéniser cinq minutes avant ou cinq minutes après la mort mais cela pourrait être une direction dans laquelle nous allons travailler dans le futur.»

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