17.10.2020 à 15:37

Cinémas en danger«On risque de voir certains cinémas fermer à nouveau leurs portes»

Face à la désertion des blockbusters américains des écrans, et au couvre-feu français, les cinémas romands sont en danger. Les exploitants de salles nous éclairent sur la situation.

par
Christophe Pinol
Avec un taux de fréquentation en baisse de 65% par rapport à l’an passé, depuis la réouverture des salles le 3 juin dernier, les cinémas romands sont plus que jamais en danger.

Avec un taux de fréquentation en baisse de 65% par rapport à l’an passé, depuis la réouverture des salles le 3 juin dernier, les cinémas romands sont plus que jamais en danger.

Laurent Gillieron/Keystone

Conséquence de la pandémie, et plus spécifiquement du confinement aux Etats-Unis, les blockbusters américains ont complètement déserté les cinémas du monde entier, repoussant leur sortie de plusieurs mois. Qu’il s’agisse du James Bond, «Mourir peut attendre», de «Dune», «Fast & Furious 9», «Black Widow» ou «Jurassic World: Dominion».

Depuis, Disney s’est joint à la danse en annulant purement et simplement les sorties salles de «Mulan» et de «Soul», le dernier Pixar, pour les diffuser directement sur sa plateforme de streaming, Disney+ (dès le 25 novembre pour «Soul»). Et comme si ça ne suffisait pas, le couvre-feu instauré en France à partir de ce weekend risque encore d’aggraver la situation.

En se voyant privé de leurs séances du soir, les films français les plus attendus pourraient bien vouloir retarder à leur tour leur arrivée sur les écrans, d’abord hexagonaux mais également suisses. Jusqu’à quand? Les très attendus «Kaamelott», «Aline», «L’origine du monde» ou «Mandibules» pourraient bien être en train de se poser la question.

Avec un taux de fréquentation en baisse de 65% par rapport à l’an passé, depuis la réouverture des salles le 3 juin dernier, les cinémas romands sont donc plus que jamais en danger. On fait le point sur la situation avec quelques-uns des exploitants romands les plus importants.

«Tenet», celui qui devait sauver le cinéma

Venanzio Di Bacco, patron du groupe Pathé Suisse, 79 salles en Suisse, dont 28 en Romandie. «La sortie de «Tenet», au mois d’août, devait donner envie au grand public de revenir au cinéma et les résultats sont plutôt encourageant mais il nous aurait fallu 3 ou 4 autres films de ce calibre pour nous permettre de retrouver des couleurs. On a surtout constaté que la technologie Imax avait attiré pas mal de gens et que le public avait spécialement plébiscité la version originale, que ce soit en Suisse allemande ou en Romandie».

Laurent Dutoit, directeur des cinémas Scala, City et Nord-Sud à Genève, et directeur de la société de distribution Agora Films. «Le succès de «Tenet» a globalement redynamisé le cinéma parce qu’on s’est tout à coup remis à parler 7e art dans les médias et autour de la machine à café. Et même si je ne programme pas de superproductions dans mes salles, j’ai enregistré de bons résultats pendant les dix jours qui ont accompagné sa sortie, grâce à la synergie dégagée. Après, j’espère que la désertion des blockbusters donnera aux petits films une meilleure visibilité, la concurrence étant moins forte».

L’importance des blockbusters

Venanzio Di Bacco. «On a besoin des blockbusters pour survivre. Ils assurent le 80% de notre chiffre d’affaire. Nos cinémas sont d’ailleurs construits sur ce principe, de par les technologies employées (l’Imax ou le 4DX), la grandeur des salles, l’ampleur des halls… Tout est prévu pour accueillir la foule».

«On a besoin des blockbusters pour survivre. Ils assurent le 80% de notre chiffre d’affaire.»

Venanzio Di Bacco, patron du groupe Pathé Suisse

Meryl Moser, directrice de Cinérive SA, 14 salles en Suisse romande (Vevey, Montreux, Aigle…). «Nous programmons actuellement des films français, suisses, internationaux mais pas de blockbusters, à l’exception de «Tenet». Alors que nous avons vraiment besoin de ces films pour survivre. Les cinéphiles sont de retour en salles mais pas le grand public. Et sans lui on ne s’en sort pas. La faute aussi au Covid-19, qui effraye les gens malgré toutes les mesures de sécurité prises, alors que je crois sincèrement que nous sommes plus en sécurité dans une salle que dans un magasin bondé».

Certains exploitants rament, d’autres moins

Laurent Dutoit «Le weekend de la réouverture, en juin, le public était au rendez-vous. Mais l’été a été très difficile. Là, avec l’arrivée des mauvais jours, ça va un peu mieux mais la fréquentation reste faible comparé à l’an passé. Avec le Nord Sud et le City, on doit être à -40% des chiffres 2019, les Scala étant toujours en rénovation».

Meryl Moser. «A Vevey, avant le confinement, nous avions en moyenne 95 séances publiques par semaine, sur 5 salles. Quand nous avons réouvert, avec 3 salles seulement, nous ne faisions plus que 15 séances. Petit à petit, nous avons augmenté pour atteindre aujourd’hui les 40 projections hebdomadaires, en ayant rouvert une 4e salle. Mais la dernière, le Rex 4, va être transformée en deux Escape Room. Elle n’était déjà plus rentable avant le confinement et le coronavirus a simplement poussé à sa restructuration. Quant au cinéma Hollywood de Montreux, en difficulté depuis des années, il va pouvoir être maintenu jusqu’en mars prochain. Mais sans aide de la commune et des propriétaires, il nous faudra ensuite définitivement fermer ses portes».

«Avec l’arrivée des mauvais jours, ça va un peu mieux mais la fréquentation reste faible comparé à l’an passé.»

Laurent Dutoit, directeur des cinémas Scala, City et Nord-Sud à Genève

Didier Zuchuat, exploitant des cinémas Empire et Ciné 17, à Genève. «Pour ma part, je survis plutôt bien. Ma clientèle apprécie mon offre éclectique, principalement constituée de petits films américains. Je retrouve même des chiffres de fréquentation aujourd’hui comparables à ceux de l’an passé. Alors oui, on a dû annuler les sorties du James Bond, de «Dune»…. Mais ça me permet d’accueillir d’autres films. Il y a toujours une petite perle à dénicher en fond de tiroir d’un distributeur. Des films qui vont probablement faire 8 fois moins d’entrées que «Tenet» mais avec 8 d’entre eux, je comble la différence. C’est juste plus compliqué au niveau de la programmation. En même temps, les distributeurs sont aujourd’hui beaucoup plus flexibles. Après, ce fonctionnement basé sur des films présentés uniquement en v.o. sous-titrées, parce que souvent le doublage français n’existe pas, n’est viable qu’à Genève, ville internationale. Et puis il faut relativiser: sans blockbusters, tu vends beaucoup moins de bières et de snack au bar. Ce qui nous empêche de faire des profits».

Disney+ ne se fait pas que des amis

Venanzio Di Bacco. «Mulan» et «Soul» étaient des films idéals pour nous, qui attirent toute la famille. Et je trouve dommage que Disney ne nous donne pas la possibilité de montrer ces films aussi en salles, même s’ils décident de les diffuser sur leur plateforme. Je pense que c’est important de donner le choix au public».

Meryl Moser. «Je suis très énervé – pour ne pas dire plus – face à la politique de Disney, surtout pour le Pixar de Noël. Tous les exploitants sont en colère. Pour nous, c’est un manque à gagner énorme. D’autant plus que ça ouvre la porte à d’autres distributeurs qui seraient tentés d’adopter la même stratégie».

«Je suis très énervé – pour ne pas dire plus – face à la politique de Disney, surtout pour le Pixar. Pour nous, c’est un manque à gagner énorme.»

Meryl Moser, directrice de Cinérive SA

Didier Zuchuat. «Avant, tout le monde peignait Netflix comme le diable sur la muraille. Or, ils ont finalement acheté toute une série de salles de cinéma pour diffuser leurs films sur grand écran et concluent des partenariats d’exclusivité avec certains exploitants, comme moi. On réalise en fait que Disney est bien pire».

Les dommages collatéraux du couvre-feu français

Meryl Moser. «L’annonce du couvre-feu en France nous a fait très peur. Si la plupart des films hexagonaux devaient maintenant repousser leur sortie, ce serait terrible. Mais le maintien en Suisse de celle du film d’Albert Dupontel, «Adieu les cons» (le 21 octobre), et ce, même si les producteurs devaient décaler la sortie française, nous rassure un peu. Nous sommes malgré tout en train de réorganiser complètement notre programmation, en essayant de ressortir de vieux blockbusters, comme «Harry Potter» ou d’autres classiques».

Laurent Dutoit. «Priver les films des séances du soir va constituer un manque à gagner énorme pour eux. Et il faut s’attendre à ce qu’il y ait des sorties décalées parmi les prochaines agencées. Ce qui, à terme, suivant leur nombre, pourrait provoquer la fermeture de cinémas. En France comme en Suisse d’ailleurs, si les sorties sont repoussées de la même manière. A un moment donné, tu perds moins d’argent avec un cinéma fermé qu’à moitié ouvert. Et si le couvre-feu devait se prolonger, ce qui est fort probable en regard de la recrudescence des contaminations et de l’arrivée de l’hiver, on pourrait se retrouver face à un paysage cinématographique bien vide jusqu’en avril prochain».

«A un moment donné, tu perds moins d’argent avec un cinéma fermé qu’à moitié ouvert. Et si le couvre-feu devait se prolonger, on pourrait se retrouver face à un paysage cinématographique bien vide jusqu’en avril prochain.»

Laurent Dutoit

Savoir se réinventer en période de crise

Meryl Moser. «Financièrement, notre situation est catastrophique. Nous sommes heureusement aidés par certaines communes, par le canton et la confédération, mais ça ne suffira pas. Ce qui nous pousse à nous réinventer complètement. On a notamment commencé à offrir aux gens la possibilité de louer nos salles pour un usage privé, diffuser le film de leur choix ou jouer à des jeux vidéo sur un écran géant. Je suis aussi en train de créer des clubs pour fédérer les gens autour d’une thématique. Nous allons notamment en lancer une autour de la musique, en commençant avec «8 Miles», pour lequel nous inviterons des rappeurs suisses à parler de leur lien avec le film et à nous présenter leur travail… Il faut s’attendre à un changement fondamental des salles de cinéma».

«Il faut s’attendre à un changement fondamental des salles de cinéma».

Meryl Moser

Venanzio Di Bacco. «Nous bénéficions des aides du gouvernement pour nos employés encore au chômage technique et nous espérons trouver des arrangements par rapport aux loyers avec les propriétaires. Mais on cherche surtout maintenant des alternatives au fonctionnement de nos salles. On a testé dans deux cinémas suisses allemands la location d’une salle aux particuliers pour diffuser ce qu’ils veulent: le film de leur mariage ou jouer sur des consoles de jeu. Ça a très bien marché et on compte l’étendre à d’autres cinémas. On va multiplier les événements populaires comme les Ladies Night. On s’est aussi mis à programmer des films d’auteurs plus pointus et on serait nous aussi ouvert à l’idée de passer des films Netflix».

Le vaccin pour seul salut

Didier Zuchuat. «On porte une attention de tous les instants aux mesures d’hygiène: vérifier que les gens se «sprayent» bien les mains en entrant dans nos salles, prendre leurs noms, nettoyer les mains courantes… Ma hantise, c’est de me retrouver avec un cas de Covid dans un de mes cinémas et devoir le fermer. Ou pire: un couvre-feu imposé par les autorités comme en France. Face à tous les efforts fournis, ce qu’on a dépensé, à la fois financièrement et en énergie, ce serait dramatique. Le problème, c’est que tant que les salles nord-américaines n’auront pas rouvert, la situation ne s’améliorera pas: les superproductions vont sans cesse être repoussées. Et les salles américaines ne rouvriront que lorsque le pays sera vacciné, pas avant».

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53 commentaires
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StéphaneSpoerli

18.10.2020 à 14:37

Faire des semaines JamesBond, Steve McQueen, Clint Eastwood, les monuments du cinéma italien, français, américain, des films noirs, ça ne tente aucun propriétaire de salle ? Il y’a quand même mieux que les superproductions Kleenex américaines, non ?

Brick in the wall

17.10.2020 à 18:57

Sur le plan physiologique, après avoir favorisé la sédentarisation via la quarantaine, réduit les activités physiques et la promotion du sport en fermant les associations/ annulant les événements sportifs, encouragé la malbouffe pathogène en ligne, sapé un sommeil récupérateur en entretenant un climat anxiogène, il faut parallèlement détruire tout ressort psychologique en laminant le spectre culturel, de la déscolarisation au 7eme art. Exténué physiquement et à bout mentalement, les citoyens se mettront à genoux pour acheter le sacro-saint vaccin, seule option de sortie de crise. Si on m’avait dit il y a 6 mois que je soutiendrais l’UDC militariste Ueli Maurer...Comme quoi le masque du véritable fascisme n’est pas celui qu’on croit. Mais au final avec un peu de perspective historique, ce n’est pas si étonnant, il suffit d’étudier le positionnement des socialistes sous la France de Vichy. Ceci est une autre histoire.

Pigeonaucinéma

17.10.2020 à 18:35

Ce n'est pas le COVID qui va tuer les cinémas...quand on fait payer 20 balles à un client pour s'assoir sur un siège sale et maculé de vieux popcorn... Il semble assez logique que le client déserte les lieux!