Maison de l’horreur dans le Nord vaudois: Orbe: il a emmuré son épouse, il sera jugé pour meurtre
Publié

Maison de l’horreur dans le Nord vaudoisOrbe: il a emmuré son épouse, il sera jugé pour meurtre

Fin octobre 2016, le cadavre d’une femme était retrouvé dans une cache fabriquée par son mari sous leur maison. Le procureur vient de renvoyer le prévenu devant une Cour criminelle.

par
Evelyne Emeri
D.* a dissimulé la dépouille de sa femme M.-L. sous le vide sanitaire des escaliers de l’entrée de leur maison.

D.* a dissimulé la dépouille de sa femme M.-L. sous le vide sanitaire des escaliers de l’entrée de leur maison.

Le Matin/Yvain Genevay – FB

Le dimanche 23 octobre 2016, il y a tout juste quatre ans, la police cantonale vaudoise fait face à une scène de crime improbable à Orbe (VD). Dans une dépendance délabrée du vétuste manoir de Montchoisi, les enquêteurs découvrent M.-L.*, 55 ans, la femme de D.*, 51 ans. Sa dépouille repose dans un tombeau construit par son époux sous les escaliers du perron. Le corps a été installé sur un lit de paille, précise un proche. M.-L. a littéralement été emmurée.

«Il y a encore des zones d’ombre.»

Laurent Contat, procureur vaudois

L’affaire est exceptionnelle, effroyable. Triste. Et revêt encore bien des mystères des années après. Quelle est la réelle implication du Vaudois dans le décès de son épouse? L’a-t-il tuée? L’a-t-il aidée à mettre fin à ses jours, elle qui voulait en finir? Cas échéant, par amour? L’a-t-il retrouvée sans vie comme il le prétend? Est-ce un accident? Comment et quand est-elle morte? Dans quelles circonstances précises?

À toutes ces interrogations, Laurent Contat, le procureur en charge de ce fait divers particulièrement sensible, ne répondra pas. Excepté ceci: «Les causes du décès n’ont pas pu être établies avec certitude et laissent plusieurs hypothèses ouvertes. Il y a encore des zones d’ombre.» Digne d’un excellent polar, cette histoire avait fait les gros titres à l’automne 2016 tant elle avait à la fois choqué, à la fois interpellé, à la fois ému.

Il comparaîtra libre

Le magistrat confirme en revanche avoir rendu il y a une semaine son acte d’accusation, qui renvoie D. devant la Cour criminelle du Tribunal d’arrondissement de La Broye et du Nord vaudois. La date du procès n’est pas encore connue. L’accusé comparaîtra libre. Il avait été placé six mois en détention provisoire, le temps d’écarter le risque de collusion. Le risque de fuite et la récidive n’avaient pas été retenus par le Ministère public.

Le quinquagénaire devra répondre de meurtre, subsidiairement d’homicide par négligence et d’omission de prêter secours, ainsi que d’atteinte à la paix des morts et d’escroquerie, subsidiairement d’obtention illicite de prestations d’une assurance sociale ou de l’aide sociale (ndlr. pour avoir touché les rentes de la défunte).

Fragile et suicidaire

La chronologie des faits, nous l’avions reconstituée à l’aide d’une source proche de l’enquête quelques semaines après la macabre découverte. Si la fille du couple, qui avait déménagé en France avec sa famille, ne s’était pas inquiétée, M.-L. serait peut-être restée dans son cercueil improvisé bien plus longtemps. La trentenaire a vécu par le passé dans cette maison avec ses parents et son jeune frère en vacances lorsque l’on retrouve leur maman. Depuis mi-juillet, la sœur aînée était sans nouvelles de sa mère fragile, borderline et suicidaire. Il ne lui était plus possible de la joindre téléphoniquement.

«Il a creusé tout l’été»

Son père la rassure en lui disant qu’elle voyage et qu’elle va bien, alors qu’elle ne quittait pour ainsi dire plus leur logement. À Orbe, au pub où il a ses habitudes, le prévenu raconte que sa femme l’a quitté pour un riche Corse. Deux de ses copains de bistrots expliquent: «Tout l’été, il a creusé des trous. Il nous racontait qu’il arrivait à s’y glisser. Il prétendait avoir des problèmes de canalisations. Il arrivait tout transpirant. Il se plaignait que c’était trop dur parce qu’il ne pleuvait pas. Il était très tendu et nerveux. Il picolait de plus en plus.»

Dénoncé par sa fille

Mi-octobre, trop anxieuse, la fille du couple vient une première fois sur place. Puis repart, se contentant à moitié des explications évasives de son père. Le jeudi 20 octobre, elle vient passer le week-end avec ses trois enfants. Toujours aucune trace de sa mère. Le lendemain, D. lui révèle que M.-L. est morte et lui précise où elle se trouve. En état de sidération, la trentenaire reste dormir dans cette maison de l’horreur avec ses enfants, sachant que le cadavre de sa maman gît dans les sous-sols. Le samedi, elle file sans dire au revoir et se résout, soutenue par sa meilleure amie et son compagnon, à composer le 117 en fin de journée.

Fouilles morbides

Tard dans la nuit, la police se rend au domicile du suspect. Il n’a pas bougé. Il n’a pas fui. L’ancien cuisinier s’attend à l’arrivée des forces de l’ordre. Le dimanche matin 23 octobre, le domaine est envahi par les forces de l’ordre, l’identité judiciaire, les médecins légistes, le procureur. Tout est lugubre: la demeure et ses alentours laissés à l’abandon, les machines de chantier qui creusent dans la boue, les fouilles qui dureront plusieurs heures pour déterrer la dépouille ensevelie et dissimulée, la pluie et l’épais brouillard qui règnent ce jour-là sur le Nord vaudois.

Scénario diabolique

Les enquêteurs retrouvent M.-L. emmurée dans le vide sanitaire sous les escaliers du perron. D. avait construit durant l’été un couvert en bois. Pour sa voiture, racontait-il. Souvent bâchée, la nouvelle construction, située juste devant la future cache, lui a en réalité permis de fabriquer le caveau de son épouse en toute discrétion. Pour y parvenir, il a d’abord dû évider une zone de terre pour accéder au vide sanitaire et démolir le mur. Avant d’y déposer la dépouille de sa femme, de sceller la cachette et de combler le trou avec de la terre empruntée aux voisins.

Exigences post-mortem

Personne ne s’est douté de rien. M.-L. ne sortait quasi plus. Lui ne travaillait plus et vivotait de petits boulots que lui donnaient ses voisins du domaine de Montchoisi. Il ne payait même plus son loyer. Le couple était séparé depuis trois ans, mais continuait à vivre sous le même toit. D. la savait en souffrance et malheureuse depuis toujours, diminuée par un parcours de vie trop lourd. Il savait aussi que M.-L. voulait s’en aller définitivement, elle n’en pouvait plus. Il connaissait son angoisse de l’incinération – elle avait été grièvement brûlée, petite - ou d’une mise en terre. Il aurait ainsi répondu à ses exigences en lui offrant cette sépulture hors norme.

«Inhumation» admise

Avocat de l’accusé, Me Mathias Burnand ne souhaite pas faire de commentaire à ce stade. En mai 2017, il nous confiait brièvement que «son client contestait toute implication dans le décès de son épouse.» Le meurtrier présumé a par contre admis l’avoir «inhumée». L’acte d’accusation du parquet casse évidemment cette version et va bien au-delà par les seules infractions retenues. Dans quelques mois, les juges du Nord vaudois diront de quoi s’est rendu coupable D. En présence, ou pas, des deux enfants du couple, qui ne se sont jamais portés parties civiles.

*Identités connues de la rédaction

Votre opinion

16 commentaires