Actualisé 12.02.2020 à 09:03

Ciné«Parasite», la perle coréenne s’offre un lifting en noir et blanc

Succès surprise aux derniers Oscars, ce huis-clos diabolique ressort dans une version retravaillée. «Tranchante comme une lame», selon le réalisateur Bong Joon-ho.

par
LeMatin.ch

La nouvelle bande-annonce du film, vainqueur surprise de la cérémonie des Oscars 2020.

De «Parasite», le film coréen signé Bong Joon-ho, récompensé le weekend passé de 4 Oscars (dont celui du meilleur film, le premier de l’histoire attribué à un long métrage en langue étrangère), on connaissait jusqu’ici la version sortie en salles en juin dernier.

Mélange de genre d’une virtuosité folle, à cheval entre le thriller, la satire sociale et l’épouvante, le film met en scène deux familles, l’une riche l’autre pauvre, se livrant à une impitoyable lutte des classes.

Déjà auréolé à l’époque d’une Palme d’Or au Festival de Cannes, le long métrage avait rencontré un succès mondial phénoménal, y compris en Suisse où il totalise à ce jour plus de 83 000 entrées (un beau succès pour un film d’auteur uniquement distribué en version originale sous-titrée!).

Mais aujourd’hui, mercredi 12 février, le voilà qui déboule en salles cette fois dans une mouture alternative, en noir et blanc, pensée et voulue par le réalisateur lui-même.

Il y a deux semaines, lors d’une masterclass organisée au Festival International de Rotterdam, où «Parasite – Version noir et blanc» était présenté en grande première, le réalisateur révélait avoir en réalité conçu celle-ci avant même la présentation en première mondiale du film au Festival de Cannes, en mai dernier.

Une confidence qui prend tout son sens quand on sait que le cinéaste s’était cette fois beaucoup inspiré de films d’horreur en noir et blanc, tel le «Nosferatu» (1922) de F.W. Murnau, ou encore «Psychose» (1960) d’Alfred Hitchcock. Mais voilà, exploiter directement un film monochrome aurait été financièrement suicidaire et le succès mondial de la version couleur lui permet aujourd’hui de réaliser son objectif.

Le fond reste, la forme change

«Je trouve fascinant de voir comment l’expérience de visionnage va être modifiée pour le public qui découvrira le film en noir et blanc, expliquait-il dans un communiqué de presse. La première fois que j’ai vu cette version le film ressemblait presque à une fable et j’avais l’impression de regarder une histoire d’une autre époque. A la seconde, le film m’a paru beaucoup plus réaliste, tranchant comme une lame. Et je suis persuadé que chaque spectateur percevra cette version d’une manière différente».

Le film tel qu’on le connaissait jusqu’ici s’en retrouve-t-il transformé? Le plaisir est-il encore décuplé, ou au contraire atténué? C’est ce qu’il faudra vérifier à la sortie en salles. Les copies ayant été livrées à la dernière minute, personne n’a eu la possibilité d’y jeter un œil avant la sortie. «Je me réjouis de le découvrir, et surtout de le faire découvrir aux spectateurs sous cette nouvelle forme, nous explique Gwenaël Grossfeld, directeur du Cinéma Bellevaux, à Lausanne, où le film est projeté. C’est intéressant de voir comment un auteur peut s’emparer de sa propre œuvre et la réécrire en gardant les mêmes chapitres, mais en changeant son vocabulaire».

Le noir et blanc, tout un art

Ce langage, Gregory Bindschedler le connaît bien. Directeur de la photo romand, il a déjà souvent travaillé en noir et blanc. «La technique oblige à une écriture épurée, plus réfléchie, une mise en scène plus précise, nous explique-t-il.

Dans «Parasite», il y a effectivement beaucoup de longs plans assez simple, qui tendent vers la perfection. Comme ceux des grands maîtres du 7e art, où tout semble très maitrisé». Ces maîtres, Bong Joon-ho les cite volontiers: Akira Kurosawa, Jean Renoir, John Ford… Il avoue même une certaine vanité à vouloir leur ressembler.

«Quand je pense aux classiques du cinéma, ils sont tous en noir et blanc, continuait-il au Festival de Rotterdam. Je me suis donc dit qu’en transformant mes films ainsi, ils pourraient à leur tour devenir des classiques…».

Ainsi, avant «Parasite», en 2013, Bong Joon-ho avait déjà converti de la même façon son «Mother» (2009), l’histoire d’une mère prête à tout pour prouver l’innocence de son fils, adulte mais un peu simplet, accusé du meurtre d’une jeune femme. «Si je devais choisir, c’est cette version que je voudrais préserver», expliquait-il à l’époque.

Aujourd’hui, le réalisateur va plus loin: «Le cinéma met en avant le son et l’image mais les odeurs sont forcément plus difficiles à retranscrire, continuait-il, toujours à Rotterdam. Dans «Parasite», à chaque fois qu’il en était question dans le scénario (ndlr: ceux qui ont vu le film savent que celui-ci insiste énormément sur les odeurs, celles-ci y révélant toute la cruauté de la hiérarchie des classes), on en parlait avec les acteurs, essayant de trouver un moyen de faire ressentir ces parfums aux spectateurs à travers leur jeu et leurs expressions faciales. A ce titre, je crois que le noir et blanc permet aux spectateurs de mieux se concentrer sur la performance des acteurs, et donc de rendre ces odeurs plus intenses».

Une idée générale que valide Gregory Bindschedler: «Le noir et blanc rend effectivement les visages dans l’ombre plus expressifs, plus subtils. On n’est plus distrait par les couleurs et l’on fait plus attention aux détails. Et puis son film possède une écriture très poussée en termes de lumière, entre le côté blafard des néons de l’appartement de la famille pauvre et la lumière naturelle chez les riches. Ces qualités, la version noir/blanc devrait selon moi les amplifier…».

Des précédents de taille

Après, le cinéaste ne s’est évidemment pas contenté d’appuyer sur un bouton pour simplement retirer la couleur de son film. Bong Joon-ho confiait avoir travaillé avec son chef opérateur sur chaque image du film; la scène d’inondation, où certains protagonistes de la famille pauvre se retrouvent pris au piège dans leur appartement, boue et excréments flottant autour d’eux, leur ayant d’ailleurs demandé une attention toute particulière.

Mais aussi étonnant que puisse paraître un tel exercice, Bong Joon-ho n’est pas le premier à s’y risquer. George Miller, il y a 3 ans, avait notamment livré une somptueuse version «Black & Chrome» de son «Mad Max: Fury Road» (2015).

«Certaines scènes ont ainsi un meilleur rendu expliquait-il dans le Blu-Ray; dans d’autres, on perd l’information apportées par la couleur; mais dans l’absolu, pour moi cette version est la meilleure du film». Citons aussi le «Logan Noir» de James Mangold, version Black & White de «Logan» (2017), l’odyssée funeste de Wolverine; ou encore «The Mist» (2007), de Frank Darabont, décrit par certains comme bien plus effrayant dans sa version noir/blanc.

Des propositions audacieuses qui attisent forcément la curiosité. «Dès le moment où j’ai entendu parler de cette version de «Parasite», explique Marie Herny, directrice du cinéma ABC à La Chaux de Fonds, j’ai immédiatement contacté le distributeur pour avoir une copie. Pour moi, le film est un pur chef d’œuvre. Je trouve la démarche du cinéaste fascinante et je pense que l’esthétique noir/blanc va apporter beaucoup à ce discours mordant de lutte des classes».

Cela dit, que les allergiques aux tons monochromes se rassurent. Fort de son succès aux Oscars (Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario, Meilleur film étranger), «Parasite» ressort également dans sa version couleur et devrait permettre à ceux qui étaient jusqu’ici passés à côté de corriger le tir.

Christophe Pinol

Où en Suisse romande?

«Parasite – Version noir et blanc» sort dans les salles suivantes:

- À Genève, au City

- À Lausanne, au Cinéma Bellevaux

- À Neuchâtel, au Minimum

- À la Chaux de Fonds, à l’ABC (à partir du mois de mars).

Après la version noir/blanc, place à la série

Bong Joon-ho n’en a pas encore fini avec «Parasite» puisqu’il va maintenant produire et coécrire pour la chaîne américaine HBO, en collaboration avec Adam McKay (showrunner de la série «Succession»), une minisérie tirée de son film.

«En écrivant mon scénario, j’ai dû laisser tomber beaucoup d’idées que je n’arrivais pas à inclure dans un long métrage de deux heures, expliquait le cinéaste au site Deadline.Cette minisérie, sorte de film rallongé, va me permettre d’ajouter les histoires qui n’étaient pas dans la version cinéma».

Au magazine The Wrap, il citait même un exemple de ce qu’il gardait sous le coude: «Lorsque la première femme de ménage revient pour sonner à la porte sous la pluie, de nuit, son visage porte les traces d’ecchymoses. Même si son mari lui pose la question, le film n’explique pas ce qui lui est arrivée. Et bien j’ai une histoire pour ça! Tout comme pour les relations qu’elle entretenait avec l’architecte de la maison, ce qui expliquera pourquoi elle était au courant de l’existence du bunker».

CPi

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