12.08.2020 à 04:56

Cinéma«Parfois, les ours sont si amicaux que tu es tenté de les caresser»

Parti en immersion filmer les ours bruns en Alaska, le cinéaste bernois Roman Droux en a ramené un film fascinant: «L’ours en moi». À découvrir en salle le mercredi 12 août.

par
Christophe Pinol
«Dès qu’un ours arrive dans un rayon compris entre 5 et 10 m autour de toi, tu sens l’adrénaline monter. Plus près, ça devient vraiment impressionnant parce que tu commences à sentir son odeur, entendre son souffle. Mais après, tout dépend de leur personnalité», raconte Roman Droux.

«Dès qu’un ours arrive dans un rayon compris entre 5 et 10 m autour de toi, tu sens l’adrénaline monter. Plus près, ça devient vraiment impressionnant parce que tu commences à sentir son odeur, entendre son souffle. Mais après, tout dépend de leur personnalité», raconte Roman Droux.

Roman Droux/cineworx 

Attiré depuis sa tendre enfance par les ours, le cinéaste bernois Roman Droux a trouvé le courage de plonger trois mois en totale immersion parmi eux, au cœur de l’Alaska, sur la côte du Katmai, là où ils se rassemblent au moment de la migration des saumons. Le tout en compagnie d’un compatriote, le biologiste David Bittner, qui les côtoie depuis des années. En résulte un documentaire fascinant, «L’ours en moi» (sortie en salle mercredi 12 août), où le cinéaste renoue avec les pratiques de nos ancêtres qui, il y a bien longtemps, vivaient en harmonie avec eux. Il nous raconte les coulisses du tournage: ses peurs, ses joies, ce qu’il ne dit pas dans le film…

On a presque envie de commencer par vous demander de me montrer les cicatrices que vous avez forcément gardées de cette expédition…

(Il rit.) Non, je n’ai pas été blessé. Vous savez, on ne cherche pas le contact dans ces cas-là. Même si on s’est parfois retrouvé face à des ours très à l’aise avec nous, si «amicaux» que tu es tenté de les caresser, c’est vraiment une frontière à ne pas franchir. On essayait toujours de garder une distance d’au moins un mètre ou deux. Ce qui est déjà très impressionnant. D’autant plus quand on filme assis, à hauteur d’yeux.

Vous êtes-vous préparé d’une manière particulière avant de vous lancer dans cette aventure?

David Bittner m’a simplement appris à reconnaître avant le départ, sur photos, les différents ours qu’il avait l’habitude de rencontrer là-bas. Cette région de l’Alaska, c’est un peu chez lui. Ça fait 12 étés qu’il s’y rend et il connaît la plupart d’entre eux. Du coup, sur place, quand il les repérait à 200 m de distance, il pouvait me dire: «Tiens, voilà Berta». Ça me permettait d’anticiper, de savoir à quel comportement je pouvais m’attendre… David, je l’ai rencontré il y a seize ans, lors de ses conférences où il parle de ses rencontres avec les ours et on avait commencé à évoquer la possibilité d’un documentaire. On en avait réalisé un pour la télé, il y a neuf ans, uniquement basé sur ses propres images d’archives, mais là on voyait plus grand. Je souhaitais explorer la relation que l’homme avait avec les ours il y a bien longtemps. À Berne, on a retrouvé les traces d’une déesse ours vieille de plus de 2000 ans. À cette époque, l’ours faisait pleinement partie de la vie de nos ancêtres et on apprenait à nos enfants comment vivre avec eux. Alors qu’aujourd’hui, on leur explique comment faire attention aux voitures en traversant la rue. Je voulais tenter de renouer le contact.

Quand vous décidez de vous isoler avec David pendant trois mois au milieu des ours, vous deviez être conscient des risques… On pense au documentaire de Werner Herzog «Grizzli Man», qui racontait le destin funeste de Timothy Treadwell, parti les observer au même endroit que vous, et qui a fini par être dévoré.

J’avais déjà à mon actif quelques expéditions extrêmes autour du globe, notamment sur des sommets à 7000 m. Donc je n’ai pas eu d’appréhension particulière, même s’il est vrai que les ours, c’est autre chose. J’ai juste eu un doute au moment du départ. Je devais emmener ma fille à la crèche avant de prendre l’avion et, en la quittant, je me suis tout à coup demandé si partir au milieu d’une centaine d’ours était vraiment la chose à faire… S’il n’y avait pas un risque que ma fille et mon fils se retrouvent seuls avec leur mère… Mais on avait de quoi se protéger avec David: des sprays au poivre, une barrière électrifiée pour délimiter notre campement… Timothy, le héros de «Grizzli Man», avait choisi de se passer complètement de mesures de sécurité. Il n’hésitait pas à toucher les ours, se baigner avec eux… Alors que David, lui, est très précautionneux dans son approche avec les animaux. Bien sûr, le risque restait présent mais il était comparable à celui que je pouvais avoir en alpinisme.

Les deux aventuriers avaient de quoi se protéger: des sprays au poivre, une barrière électrifiée pour délimiter leur campement.

Les deux aventuriers avaient de quoi se protéger: des sprays au poivre, une barrière électrifiée pour délimiter leur campement.

Roman Droux/cineworx

Pour ne pas déranger les bêtes dans leur élément, vous deviez les laisser vous approcher, plutôt que de partir à leur rencontre. En quoi cela a-t-il impacté votre travail de metteur en scène?

Cela impliquait de beaucoup travailler avec de longues focales, pour garder au maximum ses distances. Ce qui posait des problèmes au niveau de la prise de son. On ne peut pas «zoomer» un son et il a fallu énormément travailler cet aspect en postproduction, essayer de retrouver pour certaines scènes des sons similaires que l’on avait peut-être enregistrés dans une autre situation, plus proche de nous. On a aussi beaucoup travaillé avec des caméras posées dans des endroits stratégiques, où ils étaient susceptibles de passer. C’était plus difficile pour les images sous-marines: impossible, dans ce cas, de prévoir quand et où un ours allait plonger pour attraper un saumon et on plaçait nos caméras au hasard. On s’est retrouvé avec des dizaines d’heures de rush où il fallait parfois repérer 5 secondes utilisables à isoler.

En trois mois, est-ce qu’on s’habitue aux ours?

Ça dépend. D’abord, il faut comprendre que, dès que l’un d’eux arrive dans un rayon compris entre 5 et 10 m autour de toi, tu sens l’adrénaline monter. Plus près, ça devient vraiment impressionnant parce que tu commences à sentir son odeur, entendre son souffle. Mais après, tout dépend de leur personnalité. Les ados, ceux qui viennent de quitter leur mère, sont les plus dangereux parce qu’imprévisibles. Ils tentent de repousser les limites, font mine de charger, cherchent à nous impressionner. Et là, il faut réagir, hausser la voix, se dresser, écarter les bras, montrer qu’on est là. Heureusement, ils sont encore peu sûrs d’eux et fuient rapidement. Mais les adultes, Luna ou Balu, pouvaient passer juste à côté de nous sans aucun problème. Berta était même en totale confiance. On se retrouvait parfois, David et moi, entre elle et son bébé, Fluffy, alors que d’autres mamans, beaucoup plus éloignées, rassemblaient déjà leurs petits en montrant des signes d’anxiété.

Roman Droux/ cineworx

Vous êtes-vous parfois retrouvé en danger?

Jamais. Il y a juste cette séquence dans le film, lorsque David était parti filmer les ours de nuit, avec des caméras thermiques. Il faut nous imaginer dans le noir complet, avec des tas d’ours autour de nous. Je l’ai d’abord accompagné et à un moment, je ne me sentais plus suffisamment à l’aise et j’ai décidé de rentrer au campement, seul… Je n’en menais pas large.

Vous montrez des scènes parfois assez difficiles, comme avec ce bébé abandonné par sa maman… Y en a-t-il d’autres que vous vous êtes interdit de filmer ou d’inclure au montage?

Dans la séquence où on découvre cet ours tué et enterré par un de ses congénères, on était en fait revenu sur place deux jours après et on avait vu Luna en train de manger le cadavre. J’avais inclus la séquence dans un premier montage mais je l’ai finalement coupée. Luna, c’est un peu notre chouchou et je ne voulais pas la montrer sous ce jour. On s’est aussi un peu accroché avec David en se retrouvant dans une situation vraiment délicate. Après la scène où il téléphone à sa femme, on s’est retrouvé à cours de crédit pour le téléphone satellite. On ne pouvait plus appeler ni les secours ni l’avion qui était censé nous ramener à la civilisation. On était coincé. Je n’avais appelé ma femme qu’une fois en trois mois, lui parlait à sa famille chaque semaine et il n’avait pas fait attention au fait qu’on était arrivé à la fin de nos crédits. La seule solution qui nous restait était de marcher 5 jours, en laissant tout notre équipement sur place, pour tenter de rejoindre une cabane où ne savait même pas si le téléphone serait opérationnel. Et puis, coup de chance, juste avant de partir, le téléphone sonne: c’était notre pilote d’avion. Il s’inquiétait et avait rechargé notre forfait… J’avais pensé inclure cet incident au film mais on s’éloignait de la trame générale.

Vous confrontez à un moment David au fait qu’il risque un jour l’accident, à côtoyer les ours d’aussi près. Qu’est-ce qui le pousse à s’exposer autant au danger?

Bon, il est récemment devenu papa et il s’est un peu assagi. Avant ça, il était plus aventurier. Mais il a tellement d’expérience qu’il parvient à lire le comportement de chacun des ours, prédire leurs réactions… Il les connaît tous et eux aussi ont appris à le connaître. Et quand on le voit assis à 2 m d’eux, il le fait uniquement avec les plus calmes. Les ours bruns sont habituellement curieux, jamais agressifs.

Qu’avez-vous finalement retiré de cette expérience?

Passer trois mois en pleine nature, continuellement dehors, a été une expérience intense. Au bout d’un moment, j’avais la sensation d’«entendre» le soleil… En fait, tous tes sens se retrouvent exacerbés. Un jour de pluie, on s’était retrouvé en forêt, vêtus de nos imperméables, et rien que le bruit de ce vêtement frottant contre les branchages me paraissait étrange, complètement déplacé… Le retour à la civilisation a d’ailleurs été difficile, notamment par rapport aux bruits de la vie courante – les voitures surtout. On ne se rend pas compte à quel point ils sont agressifs. Par contre, quelle joie de pouvoir prendre une douche après trois mois de toilette dans la rivière! C’était unique.

Des ours et des hommes

La scène est surréaliste: David Bittner, un biologiste bernois, est assis sur les bords d’un ruisseau serpentant au milieu d’une vaste plaine de l’Alaska. Derrière lui, à a peine 2 mètres de distance, un énorme ours brun broute tranquillement de l’herbe. Le Suisse ne le regarde même pas. Tous deux semblent en totale confiance. Normal: ils se connaissent bien puisque David Bittner se rend chaque été dans la région pour étudier le comportement de ces mammifères dans leur environnement. C’est ce rapport qui a fasciné le réalisateur Roman Droux et l’a convaincu d’accompagner le biologiste durant trois mois, au cœur de l’été arctique, dans la région du parc national de Katmai, sur le flanc sud-ouest de l’Alaska.

Entre moments de pur bonheur (la plupart des séquences avec les oursons), d’autres plus poignants (là aussi avec les petits), de petites touches poétiques et beaucoup de séquences chargées d’adrénaline (toutes celles où l’on redoute le dérapage, le moment où la bête va se ruer sur le biologiste ou le réalisateur), le cinéaste s’interroge sur l’influence que les humains ont sur la nature, sur la manière dont hommes et animaux peuvent coexister. Le tout au cœur de paysages à couper le souffle. Un voyage captivant, bercé par la voix de Carlos Leal, dont on ressort des étoiles dans les yeux.

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1 commentaire
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S Salerno

13.08.2020 à 19:00

J'ai vécu en ménage avec un durant ma grossesse militante, et je suis bien contente que ce soit fini.