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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:28

Parrainée par des noms prestigieux, la start-up voit le jour à Payerne

Chapitre 2

Le 13 mars 2015, l'inauguration de Swiss Space Systems a lieu à Payerne en présence de Claude Nicolier

Le 13 mars 2015, l'inauguration de Swiss Space Systems a lieu à Payerne en présence de Claude Nicolier

Keystone

SOAR: quatre lettres pour une navette. Le 13 mars 2013, dans la zone industrielle située près de la base aérienne de Payerne (Broye vaudoise), Pascal Jaussi dévoile aux médias la société anonyme dont il est l’administrateur unique, Swiss Space Systems. Les ambassadeurs de huit pays sont présents. L’entreprise compte alors 25 collaborateurs, le CEO annonce vouloir faire passer ce chiffre à 200 en 2017.

SOAR (Suborbital Aircraft Reusable) est un véhicule piloté à distance destiné à lancer des petits satellites à moindre coût, puisque, comme son nom l’indique, il est réutilisable. Le principe: placer la navette sur le dos d’un Airbus, qui la mènera à 10 000 mètres d’altitude, avant de la lâcher à l’aide d’un lanceur de fusée. Par la suite, la société prévoit également des vols habités, afin de permettre à des clients fortunés d’aller chatouiller les étoiles. Capital sympathie: 10/10.

Dassault Aviation fait tourner les têtes

SOAR s’inspire de travaux jamais aboutis de l’avionneur français Dassault Aviation. Présent lors de la conférence de presse, ce dernier s’affiche comme «le principal partenaire de S3», qui «met à disposition» de la société payernoise son savoir-faire, son expérience et ses ingénieurs.

Si c’est notre Rafale que la Suisse choisit, il est clair que, en compensation, nous investirions encore davantage dans le projet S3»

Un représentant de Dassault Aviation

Nous sommes alors à un peu plus d’une année de la votation sur l’avion de combat Gripen, et Dassault Aviation ne cache pas son intérêt à soutenir une start-up helvète, dont le but est de devenir leader mondial du lancement de microsatellites. «Si le jet suédois Gripen n’était pas acquis par l’armée de l’air suisse, et que c’est notre Rafale qu’elle choisissait, il est clair que, en compensation, nous investirions encore davantage dans le projet S3», déclarait alors son représentant au journal Le Temps. Il ne se doutait pas qu’en juin 2017, la Suisse n’aurait non seulement toujours pas choisi d’avion, mais que le débat sur la pertinence de ce nouvel achat serait relancé. Reste qu’une telle déclaration, de la part d’un géant qui affiche 4 milliards de chiffre d’affaires, a de quoi faire tourner les têtes. Et elle le fera.

Les agences spatiales impliquées

Pour asseoir sa crédibilité, Swiss Space Systems compte en outre d’autres grands noms à ses côtés, comme l’Agence spatiale européenne (ESA), la NASA ou le constructeur aérospatial belge Sonaca, censé fournir certains éléments de la navette. Cette dernière est du reste conçue à partir d’éléments déjà existants: Swiss Space Systems est un ensemblier, et non pas un inventeur. Dès sa création, la start-up payernoise passe des contrats avec trois sociétés belges qui commenceront à travailler pour elle, et qui compteront parmi ses premiers créanciers.

Le directeur recherche et développement de la société est un brillant ingénieur belge de 29 ans, qui a suivi une formation commune avec Pascal Jaussi à l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace, à Toulouse. C’est ensemble que les deux hommes auraient élaboré le projet S3.

Des personnalités en soutien

Aux côtés des entreprises de renom, Swiss Space Systems peut se prévaloir dès le début du soutien de deux personnalités romandes: l’ancien chef de l’armée suisse, Christophe Keckeis et l’astrophysicien et spationaute Claude Nicollier, photographié sous toutes les coutures lors de l’inauguration. Ils rivalisent alors de louanges sur le CEO. «Pascal Jaussi, c’est un véritable génie. C’est un petit Claude Nicollier», déclare le premier. Officiellement, le second préside l’«advisory board», un comité consultatif. Problème: s’il existait bien sur le papier, ce groupe ne s’est bizarrement jamais réuni, comme le confirme Claude Nicollier.

Le nom du célèbre astronaute est par contre utilisé à toutes les sauces, y compris à côté du titre de chairman de la société. «Bravo pour l’acquisition de l’Airbus A340 (…), écrit Claude Nicollier à Pascal Jaussi en avril 2016. Je suis par contre un peu irrité de continuer de voir mon nom indiqué comme «Chairman» de Swiss Space Systems. (…) Un jour, il faudra démentir cette fausse information! Je le ferai moi-même si nécessaire!»

Les noms prestigieux qui lui sont associés seront, pendant les quatre ans que durera l’aventure, sans cesse mis en avant par Swiss Space Systems, peu importe que contrats et collaborations aient été signés ou non. Ils seront également utilisés pour convaincre employés, banques et créanciers de patienter ou de prêter davantage. Quand on est aussi bien entouré, comment imaginer que l’on puisse échouer? Grâce, notamment, à ces partenaires, la société bénéficiera en outre d’une couverture médiatique astronomique, qui servira également d’argument: «Comme vous l’avez certainement lu dans la presse…», écrivent régulièrement les directeurs à leurs créanciers, en mettant en lien des articles faisant état de futurs investissements.

Mégalomanie, déjà

Dès la fondation de l’entreprise, Pascal Jaussi multiplie les déclarations à l’emporte-pièce dans les médias. En avril 2013, il affirme à l’Agefi que «la majeure partie du budget global de 250 millions de francs est déjà couverte par les investisseurs privés et partenaires suisses et internationaux». Mégalomanie, déjà. En décembre 2014, alors que des investissements seront évoqués (mais pas concrétisés), un des directeurs admettra la tactique dans un mail: «Je pense qu’il faudrait maintenir le secret-défense sur le montant levé, même si cela apparaît sur un Registre du commerce online local. On pourra toujours jouer aux idiots… De toute façon, on fait tout à l’inverse: dire qu’on était riches quand on était pauvres… Maintenant, faisons les pauvres;-).» Swiss Space Systems, c’est «l’esprit start-up» poussé à son paroxysme, jusqu’à la caricature. Dans un monde où le bluff régit les relations, gare à celui qui se laisse prendre à ses propres mensonges.

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