12.11.2018 à 12:45

Patrick Bruel: «Je suis prêt à aller loin pour une fille»

Interview

La chanteur a sorti un album engagé et plus urbain, sans oublier de parler d'amour. L'occasion de revenir sur sa plus grande folie.

par
Fabio Dell'Anna

Patrick Bruel est exigeant. Que ce soit dans les mots qu'il choisit, dans le profil que l'on doit filmer (le gauche), mais surtout dans sa musique. C'est pourquoi, il pèse ses mots quand il explique que «Ce soir on sort» est son meilleur album depuis «Juste avant», sorti en 1999. «C'est le disque sur lequel j'ai le plus travaillé. Grâce à l'album sur Barbara que j'ai enregistré, j'ai peut-être compris la rigueur des paroles et des sentiments», nous confie-t-il vendredi dernier, dans une chambre d'un 5 étoiles genevois.

Sur ce disque, il se livre sur des sujets importants comme les attentats et les migrants, il sort musicalement de sa zone de confort avec des sons plus urbains, et ça paie! «Aujourd'hui quelques jours après sa sortie, j'en viens à penser qu'il est encore bien. Alors qu'en général, je vois déjà les défauts avant la commercialisation.» Et le public est au rendez-vous. «Ce soir on sort» rencontre un véritable succès en Suisse et en France. «Il faut juste venir le 11 avril prochain à l'Arena de Genève, je vais tout faire pour lui rendre justice sur scène.»

Votre premier single s'appelle «Tout recommencer». Est-ce pour mieux vous dévoiler?

On tend vers ça, oui. Tout recommencer pour aller plus loin. Mais tout recommencer ne veut pas dire tout effacer ce que l'on a fait avant. Cela veut dire évoluer, se remettre en question après s'être ressourcé. Barbara disait:« On ne continue pas sa vie, on la recommence.» Il n'y a pas eu de page blanche. Juste une envie de dire les choses différemment. Et ça n'a pas été réfléchi, les mots sont venus à moi et les musiques, leurs costumes se sont imposés.

Sur ce titre, on entend beaucoup les influences de Mickaël Furnon, leader du groupe Mickey 3D. Comment est née cette collaboration?

Le plus simplement du monde. J'ai pris mon téléphone, je l'ai appelé. Je lui ai dit: «Bonjour on ne se connaît pas. Cela fait des années que j'écoute tes chansons et je te trouve formidable. Si un jour tu as quelque chose qui te passe par la tête, ça me ferait plaisir.» Trois jours plus tard, il m'a envoyé deux chansons.

Pourquoi avoir collaboré avec autant d'artistes pour cet album?

J'ai toujours eu des invités. Mais là, il y a une belle implication. Vianney c'est un peu la même chose. On s'est rencontrés sur un plateau télé, on est devenus très copains. On a fait quelques apparitions ensemble et un jour je lui ai demandé s'il voulait écrire un texte. Il a pris son scooter et ça s'est fait. Il a écouté «On partira», une chanson up tempo qui était vouée à être une histoire de deux copains traversant les États-Unis. Finalement, il revient avec une version plus lente dont il avait changé le couplet et raconte l'histoire des migrants.

Justement, sur ce disque, vous abordez des sujets forts de notre société.

Ce sont des sujets qui me touchent, dont je parle au quotidien. Forcément, à un moment donné cela vient sous ma plume et sous mes doigts au piano. La chanson s'impose d'elle-même. «Ce soir on sort» a été écrite cinq jours après les attentats du 13 novembre 2015. Cela a été assez fluide. Comme sur «Qu'est-ce qu'on fait» que j'ai écrit le 17 juillet 2018, deux jours après la finale de la Coupe du monde. Il y a une interrogation autour de tout ça. Je me suis dit:« C'est bien, mais tout cet amour ne dure qu'une semaine seulement? C'est dommage il y a peut-être mieux à faire.» Il y a toujours eu dans mon travail une vision un peu sociétale. Cette fois-ci, elle est bien là.

Il y a aussi des chansons aux sons plus modernes comme «Stand Up», digne de Coldplay, ou encore «On se plaît», dont le texte et la musique sont hilarants.

Cette dernière fait partie de la collaboration avec Skalpovich. On a fini «Louise», qui parle de l'enrôlement, a 2 h du matin. On était tellement contents de voir que mes textes et la musique urbaine marchaient bien. Le lendemain, on était en train de travailler sur une toute autre chanson et j'entends des sons qui n'avaient rien à voir. Je prends ma guitare et j'invente une mélodie qui finira par être «On se plaît». En studio, tout le monde la chantait et maintenant beaucoup de gens m'en parlent.

Sur ce titre, vous parlez d'un flirt qui vous rend fou. Vous êtes prêt à aller jusqu'où pour conquérir une femme?

Loin. (Rires.) Ce n'est pas tant la distance, c'est la possibilité de faire les choses ou pas. A l'époque, j'avais 19 ans, j'étais fou amoureux d'une nana qui habitait New York. Il a fallu que je trouve un moyen simple pour la retrouver sans la prévenir. Je n'avais vraiment pas un rond. J'ai joué au poker, chez des potes dont le grand frère bossait dans une agence de voyages. Il fallait vraiment que je gagne. Et j'ai gagné. Au moment de payer, je lui ai dit: «Emmène-moi dans ton bureau, et file-moi un billet.» Il m'a répondu:«À ce prix-là tu ne vas pas aller loin. Il va falloir que tu fasses un gros détour.» Convaincu, j'ai surenchéri que je passerais par où il veut. J'ai fait Paris-Luxembourg en train. Luxembourg-Keflavík, qui est en Islande, pour ensuite arriver à New York: 22 heures de voyage! J'ai ensuite retrouvé mademoiselle à l'angle de la 38e rue et la 1re avenue, dans le froid.

Elle était contente?

Elle, oui. Sa mère, beaucoup moins. (Rires.) Elle avait 17 ans, et sa maman m'a foutu dehors. Mais je suis resté à New York durant deux ans et cela été très fondateur.

Vous vous dévoilez dans la chanson «J'ai croisé ton fils», où vous revenez sur une relation conflictuelle entre un père et son fils. Vous n'aviez plus parlé au vôtre pendant plusieurs années, mais aujourd'hui, tout va mieux, non?

Oui, tout va très bien. J'ai écrit ce texte il y a cinq ans, je l'ai enregistré le soir même d'un trait. La version que vous retrouvez sur le disque n'est même pas mixée. C'est un texte un peu à la manière country, où l'on entend deux potes qui se parlent et qui se disent: «Arrête tes conneries, le temps passe. Ton père se marie. Qu'est-ce que tu en à foutre que tu n'aimes pas sa meuf?» Les fâcheries ne servent à rien. Vous pouvez regarder dans l'histoire, il n'y a pas une fâcherie qui soit utile. En revanche, se parler? S'insulter? Se frapper? Oui! Mais être fâché dans le silence, non. À un moment donné, un des deux ne sera plus là et on aurait mieux fait de se parler. Et si on se parle très tard, on se dit qu'on aurait dû le faire avant.

Comment vous vous êtes réconcilié avec votre père?

C'était un besoin de régler les choses avant que mon premier enfant arrive. Je ne voulais pas faire porter à mon fils ce fardeau. Il fallait absolument que je règle cette histoire.

Donc la paternité a changé pas mal de choses?

Tout. Cela a tout changé pour moi. La moitié de mon cerveau depuis le 19 août 2003 est vouée à mes enfants. Je me lève le matin pour quelqu'un d'autre. C'est une notion très importante.

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