Hockey sur glace: Patrick Fischer, le goût de l’extraordinaire
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Hockey sur glacePatrick Fischer, le goût de l’extraordinaire

A quelques heures de la grande finale du Mondial entre la Suisse et la Suède, découvrez notre portrait d'un personnage atypique. Le Matin Dimanche l'avait rencontré en décembre 2017.

par
Cyrill Pasche
Patrick Fischer a réussi à devenir l’ami de Wayne Gretzky.

Patrick Fischer a réussi à devenir l’ami de Wayne Gretzky.

Keystone

Patrick Fischer s’est réveillé, par un beau matin, au milieu de la forêt amazonienne. Il avait 33 ans et venait de mettre un terme à sa carrière de joueur, malgré trois années de contrat encore avec Zoug, son club formateur. «Je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie. J’avais besoin de faire le vide, et de partir à la recherche de réponses.»

Alors il s’est retrouvé seul, dans la jungle, en Amazonie, avec un sac à dos. Il a dû vaincre ses peurs et ses appréhensions. «C’est que l’on croise pas mal de drôles de bêtes, là-bas… Mais on y trouve aussi une force incommensurable. J’y suis resté quelques semaines. Aujourd’hui, dans les moments difficiles, cette expérience m’a appris à relativiser. Ma force en tant qu’entraîneur, c’est que je n’ai aucune crainte. Je n’ai pas peur de me faire licencier. Je n’ai pas peur de me tromper. Je n’ai pas peur des répercussions que certains choix pourraient avoir. Je crois en moi et en mes décisions, même si ce ne sont pas toujours les bonnes.»

Patrick Fischer, c’est une carrière de joueur haletante entre Zoug, où son maillot floqué du 21 est suspendu au plafond de la patinoire, Lugano, Davos, l’Amérique du Nord, la Russie aussi, à Saint-Pétersbourg. Deux titres de champion suisse, un au Tessin en 1999, un autre dans les Grisons en 2002. Vingt-sept matches de NHL avec les Coyotes de Phoenix. Deux participations aux Jeux olympiques, en 2002 à Salt Lake City et 2006 à Turin. Sept championnats du monde. Tout un CV.

Il était déjà sur le banc de la Suisse, aux côtés de Sean Simpson, lors de la folle épopée argentée des Mondiaux de 2013 en Suède. Propulsé au poste de coach principal de la sélection en décembre 2015 à la place de Glen Hanlon – le Canadien fut sans doute l’une des plus grandes erreurs de casting de l’histoire récente de la sélection –, Fischer ne fait toujours pas l’unanimité. Surtout pas en Suisse romande, où l’on continue de le considérer comme un intrus sur le banc de la Nati. «Je sais qu’il y a eu, et qu’il y a encore, beaucoup de critiques à mon encontre. Je peux comprendre. Un jeune coach qui se retrouve aussi vite dans ma position, ce n’est pas quelque chose de «normal» aux yeux des gens. Mais la critique a du bon: elle me garde en alerte, elle m’ouvre grands les yeux. Je n’aime pas quand tout est trop calme autour de moi. Cela me rend méfiant.»

Rien de tel qu’un bon licenciement

Ses détracteurs lui reprochent son manque de résultats en tant que coach, tant à Lugano à ses débuts qu’avec l’équipe nationale depuis deux ans. Les faits sont là: il a été viré au Tessin alors que son équipe était dernière du classement. Son successeur (Doug Shedden) a hissé le club jusqu’en finale la même année. Avec la Suisse, Fischer s’est planté aux Mondiaux en Russie en 2016, et il a ensuite fallu l’entourer d’un assistant expérimenté (le Suédois Tommy Albelin).

Le chroniqueur alémanique Klaus Zaugg, qui suit de près l’équipe nationale depuis plus de deux décennies, argumente: «Il faut toutefois admettre une chose: il a énormément de charisme. Pour tout ce qui concerne les soft skills, c’est-à-dire parler au public, aux médias, aux sponsors, représenter et vendre un programme, Fischer est le nouveau Ralph Krueger. Mais, pour ce qui est de la partie dure, les hard skills, donc les résultats, il est le nouveau Glen Hanlon. Reste que, pour la Fédération, un entraîneur comme lui représente une aubaine.» Pas surprenant si son contrat a déjà été renouvelé jusqu’en 2020 avant même de savoir jusqu’où il guidera la Suisse aux Jeux olympiques de Pyeongchang, en février.

Beau gosse et beau parleur

Arno Del Curto, père spirituel de Patrick Fischer, estime que son ancien joueur et capitaine à Davos dans les années 2000 «apporte un vent de fraîcheur sur le hockey suisse». Le druide du HCD soutient qu’un entraîneur a besoin de connaître l’échec et la difficulté pour se forger une identité dans sa carrière. «Lugano, c’est là qu’il a fait ses gammes et a appris le métier. Cela lui a ouvert les yeux. J’ai vécu la même chose, plus jeune à Zurich, lorsque j’étais coach du ZSC. On a fini par me mettre dehors. Mais c’est ce qui m’a façonné en tant que coach.» Difficile de contredire un homme qui, à 61 ans, peut faire valoir six titres de champion et 22 saisons sur le banc de Davos.

Paolo Duca, directeur sportif d’Ambri et ancien coéquipier de Fischer à Zoug, est d’avis «qu’il fallait avoir le courage de mettre en place quelqu’un de chez nous et lui laisser le temps de travailler». Avant d’ajouter: «Nous devons faire preuve de davantage de patience et arrêter de juger chaque résultat. Fischer a une vision pour le hockey suisse, il s’intéresse aussi à la relève. Notre hockey est un mélange de plusieurs influences, mais lui essaie de développer notre propre identité. C’est important.»

Polyglotte (il parle allemand, italien, anglais et français), jeune «quadra», de contact facile, beau gosse et célibataire, Fischer est un argument marketing de poids pour la Swiss Ice Hockey Federation (SIHF), qui, bien au-delà des résultats, a avant tout un produit à vendre. Et, à vrai dire, les portes s’ouvrent plus facilement lorsqu’on a sous la main un homme qui a réussi à devenir l’ami de Wayne Gretzky, le plus grand joueur de tous les temps, en un claquement de doigts lors de son bref passage à Phoenix en NHL durant la saison 2006-2007.

Le chouchou du boss

«Je sais, c’est bizarre que moi, le petit Suisse, soit devenu le pote de Gretzky, qui était mon coach à Phoenix», sourit-il, avant de raconter une anecdote: «La première fois que je l’ai rencontré, c’était dans le vestiaire de l’équipe. Il y avait tous les matins un grand buffet, où nous pouvions prendre le petit-déjeuner. Je me préparais un toast lorsqu’il est arrivé vers moi et m’a dit: «Tu dois être Patrick?» Je lui ai dit: «Oui, c’est cela, bonjour monsieur Gretzky.» Et il m’a demandé: «Qu’est-ce que tu fais là?» Je lui ai répondu: «Eh bien, je me prépare un toast. Mais, excusez-moi, je dois aller aux WC, est-ce que vous ne pourriez pas terminer ma tartine en attendant?» C’était une boutade pour détendre l’atmosphère, mais je crois qu’il m’a apprécié dès cet instant parce que je suis resté moi-même. Je suis spontané, tout vient du cœur. Je ne fais pas la différence entre une légende du hockey et M. Tout-le-monde. À partir de ce moment, il m’a traité différemment. J’étais un privilégié. J’ai pu habiter quelque temps chez lui, j’avais même droit à une chambre individuelle lors des matches à l’extérieur alors que la règle interne stipulait qu’il fallait 600 matches de NHL pour obtenir ce privilège. Mes coéquipiers me demandaient: «Mais comment est-ce possible, tu n’as joué qu’un match dans cette ligue?»

Patrick Fischer, «Golden Boy», pote de Gretzky, coach de l’équipe de Suisse, a seulement 42 ans, le tout après avoir trouvé les réponses dans la forêt amazonienne. Le goût de l’extraordinaire. «Je n’ai jamais rien demandé. Tout est venu à moi. C’est le destin, d’une certaine façon. Mais j’ai une vision pour le hockey suisse: je veux bâtir une équipe courageuse et audacieuse.»

*Portrait paru dans le Matin Dimanche du 31 décembre 2017

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