Justice: Pédophile impuni depuis 25 ans
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JusticePédophile impuni depuis 25 ans

Un Lucernois condamné en Suisse en 1980 et 1991, mais relaxé en Thaïlande en 2014, comparaît à Bulle (FR) pour des abus commis en Asie. Certains faits sont prescrits.

par
Benjamin Pillard
Aujourd’hui âgé de 73 ans, le récidiviste (ci-contre assis devant son avocat, Me David Aïoutz) est notamment accusé de traite d’êtres humains.

Aujourd’hui âgé de 73 ans, le récidiviste (ci-contre assis devant son avocat, Me David Aïoutz) est notamment accusé de traite d’êtres humains.

Gilles-Emmanuel Fiaux/GEF-ART.ch

un coupable que vous pouvez juger.» Prononcés hier par la procureure fribourgeoise Yvonne Gendre, ces mots laissent peu de place au suspense quant à la décision de reprise des débats que rendra le Tribunal de la Gruyère ce matin, dans le cadre d’une affaire de pédophilie inédite à plus d’un titre.

Aujourd’hui âgé de 73 ans, Matthias* est un récidiviste, déjà condamné et incarcéré dans notre pays pour avoir gravement porté atteinte à l’intégrité sexuelle de nombreux jeunes garçons. La triste «carrière» de ce commercial lucernois (né à Sursee, au bord du lac de Sempach) remonte au milieu des années 1970, lorsque l’Alémanique choisit de devenir éducateur.

Fuite à Pattaya en 1991

À Zurich d’abord, un foyer met un terme au contrat de travail de celui qui n’avait alors que 31 ans, accusé par le directeur d’avoir enivré des ados, dormi avec certains dans un lit double, et joué avec des préservatifs lors d’un séjour. L’année suivante à Bâle, dans un centre d’apprentis en situation de handicap, deux jeunes l’accusent de viols, prises de photos obscènes et bains nus forcés dans la piscine de l’institution. Deux ans plus tard, à Soleure cette fois, l’internat qui l’emploie le licenciera pour des coups donnés à des enfants et à une collègue éducatrice.

Sa première condamnation pénale sera prononcée en 1980 par le Tribunal de Morat (FR): un an de prison avec sursis pour des attouchements sur mineurs de plus de 16 ans (l’âge de la majorité était alors encore fixé à 20 ans), incluant des rapports sexuels imposés à des jeunes dont il avait la charge, ainsi que des photos de nu. Neuf ans plus tard, devenu agent immobilier et organisateur de camps à la station valaisanne d’Anzère, Matthias, 45 ans, caressera les parties génitales de six ados, dont les fils de deux compagnes successives, qu’il photographiera nus en leur montrant des films pornographiques. Verdict du Tribunal de Sion, en 1991: 2 ans de prison ferme, prononcés en son absence. Le pédophile avait fui en Asie du Sud-Est… brièvement au Cambodge, avant de s’installer durablement en Thaïlande, la même année.

Plus de 80 garçons exploités

À Pattaya (cité balnéaire de 100 000 âmes, à 130 km au sud de Bangkok), il achètera un bar gay fréquenté essentiellement par des Occidentaux, où il développera une activité de prostitution de jeunes garçons, et mettra sur pied des «spectacles pornographiques». La police valaisanne retrouve sa trace quatre ans plus tard.

Transféré en Suisse, le quinquagénaire ressortira de prison après 15 mois, bénéficiant d’une libération conditionnelle. Il retourne à Pattaya, où il reprendra la gestion du Gentlemen’s Club. Dans un village voisin, le Lucernois fait construire une maison avec piscine.

Dès cette période (soit la fin des années 1990), Matthias franchit une étape de plus dans l’abject en mettant sur pied un redoutable système de parrainage: ses amis et clients du bar financent l’écolage et les soins médicaux ou dentaires d’enfants thaïs recommandés. En échange, les garçons en question ne bronchaient pas à l’heure de se livrer à des relations sexuelles. Parfois avec la complicité de leurs parents. Les quinze années suivantes, l’Alémanique les a passées entre Pattaya – où plus de 80 mineurs ont été photographiés dans des poses obscènes, certains seront abusés –, et un appartement loué dans un quartier résidentiel de Bulle (FR).

Vice de forme invoqué

Arrêté en Thaïlande en 2013 en lien avec le cas d’un seul enfant approché huit ans plus tôt, l’ex-éducateur est acquitté l’année suivante par la justice locale. Il finira cueilli à son domicile fribourgeois. C’était il y a trois ans.

À l’ouverture du nouveau procès suisse, hier, son avocat, Me David Aïoutz, a tenté le tout pour le tout en invoquant un vice de forme. Arguant que le cas jugé en 2014 par le Tribunal de Pattaya empêcherait son client d’être jugé à nouveau, et ce bien que l’abus présumé en question ne soit pas inclus dans les faits poursuivis par la procureure Gendre. Seulement voilà, le Tribunal cantonal a déjà tranché cette question: requête rejetée.

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