Publié

justicePerquisition surprise à l'aube: le récit

Ludovic Rocchi, enquêteur au «Matin», a subi une descente de police à son domicile. Une première pour un journaliste en Suisse.

par
Sébastien Jost
«Ce qui me choque, c'est qu'on s'en prenne à mon épouse, qui n'a rien à voir avec mon métier», note Ludovic Rocchi, journaliste au «Matin».

«Ce qui me choque, c'est qu'on s'en prenne à mon épouse, qui n'a rien à voir avec mon métier», note Ludovic Rocchi, journaliste au «Matin».

Yvain Genevay

Un procureur, quatre inspecteurs de la police judiciaire, un expert en informatique. C'est une véritable armada qui a débarqué hier matin, sur le coup des 6 h 40, au domicile de Ludovic Rocchi, journaliste au «Matin». C'est dans le cadre de l'affaire du plagiat à l'Université de Neuchâtel que la police a perquisitionné chez notre enquêteur. Une démarche exceptionnelle, pour ne pas dire une première en Suisse, à l'encontre d'un journaliste qui effectuait son travail.

En reportage au Festival du film de Locarno, Ludovic Rocchi n'était pas chez lui. C'est sa femme qui a vécu la fouille intégrale du domicile, cave et galetas compris. La voiture du couple a également été examinée. Interrogée sur son métier, questionnée sur ses habitudes, l'épouse a vécu des moments aussi désagréables qu'intrusifs. «Elle a été traitée en suspecte», s'insurge Ludovic Rocchi.

Le procureur neuchâtelois Nicolas Aubert est intervenu sur plainte du directeur de l'Institut de l'entreprise de la Faculté des sciences économiques de l'Université de Neuchâtel. Ce professeur est impliqué dans une série d'affaires qui minent l'institution depuis maintenant une année, dont plusieurs ont été révélées par «Le Matin». Une plainte pour diffamation, calomnie et violation du secret de fonction a été déposée contre Ludovic Rocchi, notamment.

Au terme de la perquisition, un ordinateur, un disque dur et des clés USB appartenant à l'épouse de Ludovic Rocchi ont été saisis. En ce qui concerne les biens du journaliste, les policiers ont emmené des CD, un disque dur et des carnets de notes. L'enquêteur du «Matin» a, lui, reçu la visite dans son hôtel de Locarno vers 9 h 30 de deux policiers tessinois. Mandatés par la justice neuchâteloise, ceux-ci avaient reçu pour mission de récupérer l'ordinateur professionnel du rédacteur. Bien décidé à défendre ses droits et à protéger ses sources, le journaliste a pris des dispositions pour mettre à l'abri son outil de travail. «Après avoir pris conseil auprès de notre service juridique, j'ai consenti à remettre mon ordinateur aux policiers», indique Ludovic Rocchi. Me Yves Burnand, avocat du «Matin», a alors exigé que des scellés soient posés sur tous les éléments saisis. C'est maintenant le Tribunal des mesures de contrainte qui devra décider si la justice peut examiner les ordinateurs. «Et nous sommes bien décidés à nous battre dans le cadre de la procédure pour qu'aucune information des éléments séquestrés ne soit dévoilée», a indiqué l'avocat. Une autre perquisition a eu lieu hier, cette fois dans le bureau d'un professeur de l'Université de Neuchâtel.

Journaliste serein

Prix Dumur 2010, Ludovic Rocchi a une solide expérience d'enquêteur et d'homme de terrain. Il lui en faudrait plus pour le déstabiliser. «Je connais parfaitement les règles du métier ainsi que ses limites. Je suis donc très serein quant au dénouement de cette affaire. Mais ce qui me choque profondément, c'est qu'on ose s'en prendre à ma vie privée et à mon épouse, qui n'a rien à voir avec mon métier.»

Le procureur Nicolas Aubert indique que c'est une plainte pénale déposée fin juillet qui a conduit à ces mesures. Mais un tel déploiement de forces, n'est-ce pas disproportionné? «C'était tout à fait proportionné étant donné les circonstances, réagit le procureur neuchâtelois. Comme il s'agit d'un journaliste, un expert informatique indépendant et quatre inspecteurs chevronnés et rompus aux enquêtes les plus difficiles sont intervenus.» Mais pourquoi s'en prendre au domicile privé? Parce que la justice croyait, à tort, que c'est là que Ludovic Rocchi travaille essentiellement. Des auditions vont avoir lieu, indique Nicolas Aubert. L'affaire ne fait que commencer.

Edito

A quoi joue la justice?

La journée d'hier est à marquer d'une pierre noire dans l'histoire de la presse suisse. Nous avons vécu un événement qu'on imaginait réservé aux républiques bananières. L'épouse de notre enquêteur Ludovic Rocchi s'est fait réveiller à l'aube par la police pour une perquisition. En l'absence de son mari, en reportage à Locarno, elle a subi un interrogatoire alors que la police fouillait de fond en comble son appartement. Son matériel informatique a même été saisi!

Nous sommes choqués par les méthodes utilisées par la justice neuchâteloise. Nous estimons que les moyens déployés, comme l'intrusion au domicile privé et l'interrogatoire de l'épouse de notre collègue, sont pour le moins disproportionnés.

Nous nous interrogeons sur les raisons profondes de ce déploiement de force dans le cadre de l'affaire du plagiat d'un professeur de l'Université de Neuchâtel. Une plainte a certes été déposée à l'encontre de Ludovic Rocchi, mais au nom de quoi le procureur a-t-il agi de la sorte? Jamais, de mémoire d'avocats ou de spécialistes de la presse, une perquisition au domicile conjugal d'un journaliste n'a eu lieu en Suisse. Pourquoi cette affaire en particulier a-t-elle entraîné une telle mesure?

Nous n'avons pour l'heure aucune réponse à ces questions. Nous avons par contre une certitude: nous continuerons envers et contre tout à mener des enquêtes pour dénoncer les dysfonctionnements de notre société. N'en déplaise à certains.

Sandra Jean, rédactrice en chef du «Matin»

Plagiat et mobbing

Les premières révélations ont commencé en septembre dernier. Dans une enquête sur la Faculté des sciences économiques, le journaliste du «Matin» Ludovic Rocchi faisait état de graves dysfonctionnements. Conflits larvés entre professeurs, départs et transferts d'assistants, l'ambiance n'était pas au beau fixe. Le rectorat avait alors demandé une enquête interne pour y voir plus clair dans cette pétaudière. Et l'enquête de Ludovic Rocchi avait mis en lumière de nouveaux scandales, notamment des soupçons de plagiat et de CV trafiqué de la part du directeur de l'Institut de l'entreprise de la Faculté des sciences économiques. Celui-ci se serait dit victime de mobbing. Et, au bout de 1000 heures d'enquête (!), les experts mandatés par le Conseil de l'Université étaient arrivés à la conclusion au printemps que c'était au Conseil d'Etat d'ouvrir une enquête administrative. Ce que les autorités avaient fait. Depuis, silence radio. Une lenteur qui étonne, en particulier lorsqu'on la compare à la diligence dont la justice a fait preuve pour perquisitionner hier au domicile de Ludovic Rocchi. Quant au professeur soupçonné de plagiat, il serait, selon la RTS, en arrêt maladie.

Levée de boucliers unanime

La perquisition hier matin au domicile de notre journaliste suscite l'indignation. «C'est une intervention inacceptable et grave contre la protection des sources journalistiques, la liberté d'expression et finalement la sphère privée de l'un de nos collaborateurs», a ainsi déclaré Serge Reymond. Le directeur général de Tamedia Publications Romandes a souligné que «l'intervention de la police est démesurée et sans précédent dans l'histoire récente des médias suisses. Nous nous battrons ensemble avec Ludovic Rocchi par tous les moyens contre ces procédés.»

Daniel Hammer, secrétaire général de Médias suisses, faîtière des éditeurs romands, juge l'affaire grave au point qu'il faut prendre au sérieux la menace qu'elle fait peser sur la liberté de la presse. Le syndicat des journalistes Impressum dénonce «un scandale et une violation crasse de la liberté de la presse». Reporters sans frontières a également fait part de son indignation.

Ton opinion