Publié

AvenirPeuvent-ils encore nous faire rêver?

Les aveux de Lance Armstrong, bien qu'attendus, portent un nouveau coup à la crédibilité des performances sportives et à celle des champions. Il y a urgence.

Patrick Oberli
par
Patrick Oberli
AFP

On a peut-être tendance à l'oublier. Mais sur la planète vélo, Lance Armstrong, avec ses sept victoires dans le Tour de France, était l'égal de Lionel Messi qui jongle avec les Ballons d'or. Ou de Roger Federer et ses Grand Chelems. Ou encore d'Usain Bolt qui collectionne les médailles d'or olympique. Il était légendaire, comme eux, sauf peut-être au niveau du caractère. Ce qui n'a pas empêché des millions de personnes de l'aduler, jusqu'à la déraison. Des liaisons extrêmes, mais qui sont le moteur du phénomène sportif.

La pression de l'argent

Aujourd'hui, pour Lance Armstrong, la curée est à la hauteur de l'amour d'antan. Violente, sans excuse. Pourquoi? «Le public veut rêver, ressentir des émotions, de l'excitation et cela jusqu'au bout. Et quand il a mis un sportif sur un piédestal, il refuse de croire qu'il est déchu jusqu'au moment où c'est trop flagrant. Quand il n'y a plus de place pour le doute, c'est l'effet inverse: le héros d'hier devient le mouton noir», explique Thierry Lardinoit, professeur de marketing sportif à l'ESSEC (Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales), à Paris et à Singapour.

Ce rejet n'est pas sans conséquence. Car quand le public est focalisé sur un sportif, il a tendance à généraliser: «Dorénavant, et encore plus qu'avant, tous les cyclistes seront considérés comme dopés.» Peu importe si cela ne correspond pas à la réalité. De plus, la crédibilité des compétitions est perdue. Et là, les dégâts touchent la caisse: «Dès que le sport est mis en doute, qu'il n'inspire plus, il n'y a pas trop de raison pour que les sponsors continuent à investir», précise le professeur français. Preuve de cet effet en cascade: le cyclisme a dû composer ces derniers mois avec les départs de partenaires historiques, à l'image de la banque hollandaise Rabobank.

Heureusement pour le sport en général, les scandales ne sont pas contagieux. Autrement dit: le cyclisme peut suffoquer pendant que l'athlétisme ou le football garnissent leur compte en banque. Mais Thierry Lardinois met en garde: «Aujourd'hui, le sport est encore porteur. Toutefois, il suffirait que des affaires du même ordre éclatent ailleurs pour que tout l'édifice sportif soit ébranlé. Le public, par nature, cherche à idolâtrer. Dans son cœur, cependant, il ne remplacera pas forcément Armstrong par Messi. Il peut très bien se tourner vers la musique et, pourquoi pas, le cinéma.» L'affirmation n'a rien de farfelu. Selon l'économiste, Nike s'interroge déjà et analyse l'impact des sportifs sur la pratique sportive.

L'équipementier, comme d'autres, s'inquiète du danger pesant sur son fonds de commerce. La question est d'autant plus pertinente que «70% des équipements sportifs ne voient jamais un terrain de sport. Le marché est en dehors.» Heureusement, les courts de tennis et les égéries sportives sont encore des ancrages nécessaires. Mais il n'est pas impensable qu'un rappeur se joigne au club. Pour Thierry Lardinoit, le sport doit prendre conscience de la situation. Et vite, sous peine de dégâts irréversibles: «C'est un fait. Il existe des tensions sur la crédibilité (dopage, manipulation de compétition) et sur le financement du sport. Cependant tout n'est pas perdu. Il y a des raisons d'espérer. La pression de l'argent est souvent déterminante. Après c'est une question de personnes.»

Contrôler, mais mieux

N'est-il pas déjà trop tard? A entendre l'éthicien et professeur de théologie Denis Müller, «on est entré depuis longtemps dans l'époque des illusions perdues. L'opinion publique est lassée», avec comme corollaire le rejet de certaines disciplines. Et peut-être aussi, la prise de précautions avant de devenir supporter, histoire de ne pas tomber de trop haut quand l'histoire se retourne. Ce qui n'est pas toujours possible. La preuve avec Roger Federer et Lionel Messi, qu'il est difficile de ne pas apprécier: «Imaginez que cela leur arrive… Le public tremble tous les jours à cette idée.» Car Armstrong n'est pas le premier cas. Avant lui, des athlètes superstars comme Marion Jones, pincée par Travis Tygart comme le cycliste, ou Carl Lewis qui a dû reconnaître un contrôle positif étouffé après sa carrière, sont aussi tombés de haut.

Reste les performances, source de l'admiration sans borne du public. Dans ce domaine aussi, est-il encore raisonnable de croire à l'extraordinaire? Des doutes, Grégoire Millet, professeur à l'Institut des sciences du sport de l'Université de Lausanne, en a eu aussi «depuis le début avec Lance Armstrong.» Le scientifique se refuse toutefois à généraliser: «Poser la question en ces termes est réducteur. Ce qui se passe dans le cyclisme ne peut pas être généralisé. Car entre les sports, les déterminants de la performance sont différents. Par exemple, un cycliste s'entraîne la plupart du temps seul, alors qu'un footballeur se retrouve sur le terrain, en groupe, tous les jours. Les éléments culturels qui entourent un sport sont primordiaux.» Grégoire Millet refuse également la théorie des limites humaines: «On voit aujourd'hui que ceux qui l'ont fait, notamment en athlétisme, se sont trompés.» Pour contrer les éléments «culturels» de propension au dopage, pour restaurer et garder la crédibilité, le professeur lausannois estime que le chemin passe toujours par la lutte antidopage. Mais complétée: «Il faudrait, par exemple étendre le passeport biologique à d'autres éléments, comme la mesure de la puissance ou l'environnement social, comme les paramètres managériaux.» Pas sûr que dans le peloton ou ailleurs, cela fasse plaisir à tout le monde.

L'EDITO

5 QUESTIONS QUI DÉCOULENT DES RÉVÉLATIONS DE L'ANCIEN CYCLISTE AMÉRICAIN

Ton opinion