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WebPhoto d'enfance, fardeau d'adulte

Pensant bien faire, certains parents partagent de nombreuses photos de leur progéniture sur Internet. Devenus grands, leurs enfants en paient le prix. Explications.

par
Fabien Feissli
Une fois adulte, on n'a pas envie de traîner derrière soi nos bêtises d'enfant mises en ligne par nos parents.

Une fois adulte, on n'a pas envie de traîner derrière soi nos bêtises d'enfant mises en ligne par nos parents.

Laurence Rasti - Stocklib Photomontage Le Matin

Prendre en photo sa progéniture dès son plus jeune âge est devenu banal. Partager ces images sur les réseaux sociaux aussi. Les adolescents d'aujourd'hui sont les premiers à en payer le prix. Ils doivent assumer une identité numérique qu'ils n'ont pas choisie. «Les nouvelles générations vont devoir vivre avec le fait que des moments embarrassants de leur vie privée soient présents sur Internet. Ces moments pourraient être réutilisés contre eux à l'âge adulte», souligne Olivier Glassey, sociologue des nouveaux médias à l'Université de Lausanne. Période difficile de l'enfance qui ressurgit ou un buzz ridicule ineffaçable, les risques sont réels (lire ci-contre). «Les parents créent une irréversibilité parce que ces images restent ancrées dans les banques de données», détaille le spécialiste. Il met en garde: «Il n'y a aucune raison de mettre en ligne des photos de nos enfants sans en contrôler les destinataires. Restreindre l'accès, c'est un minimum.»

«Subir l'héritage des parents»

Spécialiste en sécurité de l'information, Stéphane Koch appuie: «Il faut être conscient que l'identité numérique n'est pas flexible. Donc il faut préserver l'enfant et, le moment venu, il pourra choisir ce qu'il veut faire.» Il assure que les photos publiées par les parents peuvent avoir un impact sur le développement de leur progéniture. «Ces images peuvent être mal perçues par les enfants devenus grands. Ils n'ont plus envie de subir l'héritage des parents», ajoute-t-il. Car si, aujourd'hui, il est déjà très facile de retrouver quelqu'un sur les réseaux sociaux, la tendance va encore s'accroître avec les progrès de la reconnaissance faciale.

Tenus pour responsables

Le dilemme est grand, selon Me Sébastien Fanti, avocat spécialisé dans les nouvelles technologies. «Il y a deux écoles. Soit on décide de ne rien publier avant que l'enfant n'ait atteint l'âge de raison, soit on considère que jusqu'à ce moment-là, on peut poster librement», explique-t-il. Si le meilleur moyen d'éviter tout problème est de ne rien partager, l'avocat est un peu plus nuancé. «On peut publier au compte-gouttes, mais il faut être extrêmement prudent parce que le danger est évident.»

Surtout que les parents peuvent être tenus pour responsables des dégâts causés par leurs photos. Notamment sur l'avenir économique de leurs enfants. «Je peux être un bon père dans la vie de tous les jours mais ne pas avoir su protéger l'identité numérique de mon fils. Une de mes images peut lui porter préjudice», constate Me Fanti.

«Pas de photo désavantageuse»

Pour René Longet, responsable du bureau romand de Pro Juventute, il faut rester mesuré. «Bien sûr que le risque est là, mais si on dramatise tout, on ne fait plus rien.» Malgré tout, il incite à la prudence. «Un adulte ne mettrait pas une photo de lui désavantageuse. C'est pareil pour les enfants.» Pour discuter de ce genre de problème, Pro Juventute met en place depuis avril un service de conseil aux parents.

De son côté, Olivier Glassey souligne que le fait de prendre des photos en continu n'aide pas forcément à mieux se souvenir. «Les images sont éparpillées sur des supports différents, elles peuvent facilement se perdre.» Et se pose aussi la question de la quantité. «Dans le vieil album photos papier, on faisait un premier tri. Les prochaines générations devront trouver un moyen de filtrer toute cette masse.»

Le sociologue des nouveaux médias invite aussi les parents à réfléchir à l'intérêt de leurs photos. «C'est en premier lieu un cadeau pour l'enfant et pas pour des amis plus ou moins proches. Pouvoir lui donner en primeur un souvenir de son enfance, c'est un plaisir.» Un plaisir à partager avec modération. Une fois adulte, on n'a pas envie de traîner derrière soi nos bêtises d'enfant mises en ligne par nos parents.

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