Procès: Piétonne tuée à Morges: pas de prison requise contre le chauffard
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ProcèsPiétonne tuée à Morges: pas de prison requise contre le chauffard

Le cadre bancaire ne conteste plus aucune infraction. En mai 2016, il tuait une quinquagénaire. Alcoolisé, il avait pris la fuite. La procureure requiert des jours-amendes avec sursis, pas de peine privative de liberté.

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Le prévenu à son arrivée ce mardi matin au Tribunal de Nyon.

Le prévenu à son arrivée ce mardi matin au Tribunal de Nyon.

lematin.ch/Sébastien Anex

Les parties se sont parlées avant l'audience de ce mardi matin afin de simplifier l'instruction tenue devant le Tribunal correctionnel d'arrondissement de La Côte, à Nyon (VD). Le cadre bancaire vaudois a choisi d'admettre l'intégralité des faits qui lui sont reprochés par la justice pénale. Le 13 mai 2016, au volant de son véhicule, il renversait une femme de 52 ans qui traversait en dehors d'un passage piéton à l'avenue de Lonay à Morges. La piétonne était décédée quelques jours plus tard au CHUV.

En état d'ébriété (ndlr. 1,82 ‰ estimé au moment du drame), plutôt que de prêter secours à la victime gisant polytraumatisée sur la chaussée, le conducteur, 43 ans aujourd'hui, avait pris la fuite et était allé dormir chez ses parents vivant dans la région. Le lendemain, grâce à des témoins, la police cantonale vaudoise l'interpellait et l'arrêtait. Il fera 19 jours de détention provisoire.

«Je ne nie pas mon comportement»

L'on apprend ainsi en audience que le quadragénaire était aux prises avec des problèmes d'alcool bien avant la tragédie au point de suivre actuellement un programme avec le Service des automobiles et de la navigation (SAN) – il ne conduit plus depuis l'accident – et une thérapie auprès d'une psychologue. «Je suis très conscient des conséquences de cette soirée tragique. Pour sa famille, surtout pour son papa qui doit être là aujourd'hui. Je ne nie pas mon comportement, à savoir avoir pris le volant après avoir consommé de l'alcool», concède le chauffard.

«S'agissant de mon permis de conduire dont j'ai besoin pour mon travail et ma vie privée, je n'étais pas à l'aise d'aller le récupérer. C'est un choix personnel vis-à-vis des personnes impliquées. J'ai été au SAN. Depuis janvier, j'ai des rendez-vous une fois par mois. Je fais aussi des contrôles capillaires. Je dois être abstinent. Mais ma priorité reste le jugement. Je m'engage à ne plus jamais prendre le risque de consommer et de conduire.»

«Je n'ai pas d'explication»

Au-delà des aspects techniques, la procureure Laurence Boillat demande à entendre le prévenu sur la manière dont il vit cet événement et quelle leçon il en a tiré. L'accusé s'exécute, rivé à un texte fraîchement écrit: «Il n'y a pas un jour sans que j'y pense. A l'intérieur, on n'a plus rien. Je me suis accroché à mes trois enfants. Je dois faire face. Je suis dans une machine à laver. J'encaisse les coups. C'est très difficile de m'exprimer et de parler au papa de la victime. Je ne peux être que maladroit. Aucun mot ne pourra lui enlever sa tristesse et sa colère. Une vie brisée. Combien je suis désolé de ce que je vous fais subir.»

«En conditions normales, je suis convaincu que je me serais arrêté. Je n'ai pas d'explication. Je ne vous connais pas (ndlr. s'adressant toujours au papa de la défunte). Comment allez-vous? Ai-je bu un café à côté de vous à Morges? Vous ai-je croisé dans la rue? Pourrais-je un jour vous parler? Je désire juste m'excuser. Je vous demande pardon. La leçon que j'en tire, c'est que j'ai un devoir pour le futur vis-à-vis de sa fille et de son père. Je ne suis plus le même.»

Que des jours-amendes

Le Ministère public renvoie ce père de famille pour homicide par négligence, conduite en état d'ébriété qualifiée, entrave aux mesures de constatation de l'incapacité de conduire et violation des obligations en cas d'accident. Le conseiller bancaire a gardé jusqu'ici la confiance de son employeur. Après sa détention, la Direction générale de la banque qui l'emploie a décidé de le réintégrer. Le poids du jugement à venir influera-t-il sur l'avenir professionnel du prévenu? Appelé à la barre comme témoin, un de ses supérieurs de l'établissement bancaire n'a pas caché qu'un point de situation serait fait une fois le verdict connu.

«La peine ne sera pas à la hauteur des attentes. Ce ne sera pas la peine pour le prix d'une vie, mais la peine la plus adéquate. Il s'agit d'une soirée tragique avec des conséquences dramatiques pour une famille, mais aussi pour l'accusé. Il est nécessaire pour tous d'aller de l'avant, de tourner la page, sans oublier, explique la procureure Boillat, Le conducteur assume sa responsabilité, il est prêt à en admettre les conséquences. Il n'a aucun antécédent, y compris sur la route. Nous pensons qu'il a compris.»Le Parquet de requérir une peine pécuniaire, pas de peine privative de liberté. Soit 360 jours-amendes à 80 francs assortis du sursis pendant deux ans, ainsi qu'une amende de 2000 francs.

«Il l'a laissée sur le bitume»

«Le téléphone qui sonne en pleine nuit pour vous annoncer que votre fille est entre la vie et la mort, c'est l'angoisse de chaque parent. Puis il y a la fuite du fautif, une douleur supplémentaire. Mon client, on lui a volé sa fille. Depuis, il a perdu son autre fils. La peine, mon client l'acceptera, j'espère. Ça me choque (ndlr. jours-amendes avec sursis requis + amende). C'est dérisoire, réplique Coralie Devaud, avocate du plaignant dont nous n'entendrons pas le son de la voix, Nous sommes dans un autre registre: il y a l'alcool. Monsieur en était coutumier, nous dit son épouse. Il a fait un choix. Il s'est arrêté et il l'a laissée sur le bitume. Il admet, mais... Qu'il assume vraiment. Le positif? La victime était donneuse d'organes, elle a pu sauver d'autres vies.»

La défense plaide encore moins

Du côté de la défense, Me Arnaud Thièry, avocat du prévenu, avance la diminution de responsabilité évaluée par l'expert psychiatre de légère à moyenne, la prise de conscience de son mandant et son repentir sincère: «Ni ses excuses ni les réparations civiles ne sont pas là pour racheter quoi que ce soit. Ou pour obtenir un pardon.» L'homme de robe abonde dans le sens du Ministère public et de la quotité retenue. Il demande à la Cour correctionnelle d'aller en deçà de la sanction requise. Soit de maintenir les 360 jours-amendes à 80 francs avec sursis pendant deux ans, mais d'abandonner l'amende de 2000 francs et d'octroyer à son client 600 francs pour tort moral.

Les derniers mots à l'accusé, qui se tourne vers le père de la victime resté fermé tout au long des débats, enferré dans sa douleur: «Grâce à la pause (ndlr. suspension d'audience), grâce à vous, hors de tout le monde, nous avons pu échanger. Merci. Et pardon.»

Le jugement sera rendu lundi 10 février.

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

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