Actualisé 24.03.2020 à 13:36

Pleurons Albert Uderzo, l'homme au crayon magique

Hommage

Son dessin époustouflant a donné vies aux histoires extraordinaires de Goscinny, faisant d'Astérix un chef-d'oeuvre de la BD.

par
lematin.ch
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Uderzo avait réalisé ce dessin au moment des attentats de «Charlie Hebdo». Aujourd'hui, c'est lui qu'Astérix, Obélix et Idéfix pleurent.

Uderzo avait réalisé ce dessin au moment des attentats de «Charlie Hebdo». Aujourd'hui, c'est lui qu'Astérix, Obélix et Idéfix pleurent.

Albert Uderzo
Uderzo n'a que 14 ans quand son premier dessin est publié dans le supplément du journal «Junior», en 1941.

Uderzo n'a que 14 ans quand son premier dessin est publié dans le supplément du journal «Junior», en 1941.

Albert Uderzo
En 1945, il dessine les aventures de Flamberge, une histoire de cape et d'épée écrite par Em-Ré-Vil.

En 1945, il dessine les aventures de Flamberge, une histoire de cape et d'épée écrite par Em-Ré-Vil.

Albert Uderzo

«Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche, mais celle de la page terminée», nous avouait Albert Uderzo lorsqu'il nous reçut en 1996 à Paris dans les bureaux de sa maison d'édition, nommée Albert-René. Le dessinateur avait alors 69 ans et se préparait à publier la 30e aventure d'Astérix, «La galère d'Obélix». Et, malgré le succès que connaissait son héros depuis 40 ans, il avait toujours la crainte de décevoir: «L'attente du public est telle que c'est un défi d'être à la hauteur. Surtout que plus le temps passe, plus les sujets s'épuisent.»

Il a eu les plus grands scénaristes

Évidemment, depuis la disparition en 1977 de l'autre papa d'Astérix, René Goscinny, les aventures du petit Gaulois n'avaient plus tout à fait la même saveur. On ne remplace pas le génial scénariste comme cela. D'ailleurs, Uderzo avait choisi de ne pas confier le destin de son héros à un autre: «Quand on a eu la chance incroyable comme moi de travailler avec les deux plus grands scénaristes de BD, Goscinny ainsi que Jean-Michel Charlier avec qui j'ai fait «Tanguy et Laverdure»», on ne peut pas trouver mieux.», nous disait-il. Alors c'est lui qui s'est mis à créer de nouvelles histoires et à y prendre goût. Mais cela lui a valut bien des critiques, forcément.

Pourtant, il est totalement injuste de rabaisser Uderzo ou juste de le considérer comme un dessinateur ayant eu la chance de travailler avec Goscinny. Car si «Astérix» est la BD la plus vendue au monde, c'est grâce à sa qualité et celle-ci est due à la conjugaison du talent de deux génies. Oui, les récits de Goscinny sont d'une incroyable finesse. Mais le dessin d'Uderzo est un pur chef-d'oeuvre.

Premier dessin à 14 ans

Ce talent, il lui était quasi inné, puisqu'il a publié son premier dessin à 14 ans seulement. Il ne pouvait pas avoir l'angoisse de la page blanche car cela jaillissait de sa main. Admirateur de Walt Disney, il se lance dans le métier pour faire du dessin animé, avant de voir qu'il sera plus heureux dans la bande dessinée. Où il y a encore tout à faire. Aussi à l'aise dans le dessin réaliste que dans celui d'humour, il multipliera les productions, passant des publicités au dessin de presse pour «France-Dimanche» et en réalisant de nombreuses histoire de BD. Mais sa rencontre avec Goscinny et Charlier en 1955 sera décisive pour la suite de sa carrière. Ensemble ils créeront en 1959 le journal Pilote et, pour alimenter le premier numéro, créeront de nombreuses séries dont... «Tanguy et Laverdure» et «Astérix». Rien que ça! C'est le début d'une formidable aventure.

«Vendez 30 000 albums et on rediscutera»

Pourtant, tout n'était pas gagné d'avance. Uderzo racontait que, quand ils ont publié le premier album d'Astérix tiré à 6500 exemplaires et que, avec Goscinny ils étaient allés chez l'éditeur Dargaud pour tenter d'obtenir un peu plus de droits d'auteur, celui-ci leur avait rétorqué: «Vendez 30 000 exemplaires, on discutera après». Ce sera pourtant rapidement chose faite, à tel point que, en 1966, Uderzo abandonne toutes ses autres séries pour se consacrer uniquement à Astérix, dont le succès ne cesse de s'amplifier.

Beaucoup de jalousie

Une réussite qui fit la fortune d'Uderzo, qui put se permettre de collectionner... des Ferrari. Mais qui ne fit pas que son bonheur. «Un succès comme celui que nous avons connu avec René crée des inimitiés, c'est sûr, nous disait-il. Et l'aventure d'Astérix n'a peut-être pas rendu service au monde de la BD puisqu'elle a montré qu'on pouvait gagner beaucoup d'argent dans ce métier. »S'auto-éditant en créant les éditions Albert-René après la mort de Goscinny, en procès contre l'ancien éditeur Dargaud, Uderzo gardera une certaine amertume de ces jalousies. Mais il poursuivra Astérix «car j'aime mon métier», souriait-il tout de même. Petite anecdote: à notre étonnement de ne pas voir de plaque au nom des éditions Albert-René sur l'immeuble qu'elles occupaient à Paris, Uderzo nous avait dit: «Si l'on en mettait une avec la tête d'Astérix, elle serait volée aussitôt.»

«J'espère qu'ils aimeront Astérix autant que moi»

Alors qu'il a longtemps refusé de confier son héros à d'autres, l'âge le pousse à le faire en 2013 et il laisse les rênes à Jean-Yves Ferri au scénario et Didier Conrad au dessin. «J'espère qu'ils aimeront Astérix autant que je l'ai aimé», nous confiait-il cette année-là, la dernière fois où nous lui avons parlé. Aujourd'hui, Albert Uderzo nous a quittés à 92 ans, 43 ans après la disparition de son ami René Goscinny. Jamais il ne l'a oublié; dans tout ce qu'il a fait avec Astérix, il a pensé à lui. Et si aujourd'hui, ils sont réunis, les albums qu'ils vont imaginer, en pouffant comme des gamins au paradis, on aimerait bien les lire.

Michel Pralong

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