Fribourg - Les «jeunes filles en fleurs»: un courrier de lecteur crée un scandale
Publié

FribourgLes «jeunes filles en fleurs»: un courrier de lecteur crée un scandale

Le quotidien «La Liberté» a publié lundi un courrier de lecteur au contenu machiste et désuet sur les jeunes filles au printemps, qui a suscité un tollé retentissant.

par
Eric Felley
«Ma femme et mes filles dans le jardin» (1910), une œuvre de Joaquin Sorolla y Bastida, qui a servi à illustrer l’œuvre de Marcel Proust sortie en 1919.

«Ma femme et mes filles dans le jardin» (1910), une œuvre de Joaquin Sorolla y Bastida, qui a servi à illustrer l’œuvre de Marcel Proust sortie en 1919.

DR

C’est un déferlement d’indignation comme peuvent le provoquer les réseaux sociaux. Plus, une tempête. Près de 700 commentaires dénoncent la publication lundi d’un courrier de lecteur par le quotidien fribourgeois «La Liberté». Intitulé «Aux jeunes filles en fleurs», il fait référence au titre de l’œuvre célèbre de Marcel Proust, «A L’ombre des jeunes filles en fleurs», publiée en 1919. Mais la comparaison s’arrête bien là.

Ici, l’auteur, un certain Paul Clément, divague avec une ironie légère sur le retour du printemps «et ses tenues particulières». Il évoque dans une métaphore filée «ces belles plantes que l’on rencontre au gré de nos promenades». Il parle de «cette nymphette» et de «ses genoux faisant des clins d’œil à travers ses jeans percés et rythmés par sa démarche chaloupée». S’adressant aux femmes, il parle de la «transparence» de leur habillement, qui fait «entrevoir des confettis de tissus couvrant à peine vos centres névralgiques et suspendus par quelques ficelles tendues comme des arcs sur vos deux guitares…»

«Gros dégueulasse»

Le texte se perd en contorsions poétiques teintées d’humour, qui peinent à cacher l’état d’esprit voyeur et concupiscent de l’auteur, qualifié par les internautes de «pervers au regard lubrique» ou de «gros dégueulasse». Celui-ci fait ensuite allusion à la collégienne du collège de Gambach à Fribourg, que la direction avait blâmé en février dernier car elle ne portait pas de soutien-gorge. Paul Clément termine sur des injonctions désuètes: «Mesdemoiselles et Mesdames (…) arrêtez de déclarer que vous êtes libres de vous habiller comme vous le désirez. Avouez franchement qu’il est plus pertinent de dire: j’ai le droit de me déshabiller comme je veux, même si c’est un poil provocant». La pertinence n’est pas très claire, mais le ton est assez machiste pour faire réagir. Les jeunes filles en fleurs ont sorti leurs griffes.

Les réactions contre cette lettre de lecteur ont fusé. Membre de la Jeunesse socialiste suisse, la Genevoise Camille Cantone a tweeté: «Aux Pauls et aux «journalistes» de ce quotidien qui mettent en avant la vision de prédateurs, vous êtes des acteurs de la culture du viol.» Sur le blog Ally Bing, la riposte de la lausannoise Melody a été cinglante: «Je m’adresse à Paul, qui ne lira probablement jamais ces lignes. Les temps ont changé, Paul. Vos écrits et vos pensées datent d’un autre temps. Une époque pourrie dans laquelle les hommes se vautraient dans la misogynie et adoraient ça. Un temps où il était bien vu d’écrire des daubes pareilles en pensant que c’était poétique.»

Dans le respect de la loi…

Face à la vague de commentaires, le rédacteur en chef de «La Liberté», Serge Gumy, s’est expliqué sur la page Facebook du titre, justifiant la place de ce courrier dans l’espace Forum du journal: «Je ne conteste pas que l’auteur de la lettre porte un regard sexualisé sur l’apparence physique d’une jeune fille («nymphette»). Je comprends qu’un tel regard puisse choquer. En revanche, il n’y a pas d’évocation de quelque geste que ce soit. Dès lors, parler, comme je l’ai lu dans certains messages, d’une caution de la pédocriminalité ou de l’éloge de la culture du viol fait dire à ce texte des choses qu’il ne dit pas. Cette lettre peut déplaire. Elle s’inscrit néanmoins dans le respect de la loi. C’est pourquoi nous l’avons jugée publiable».

Mais cela n’a pas calmé les commentaires, bien au contraire: «Monsieur Gumy vous avez manqué l’occasion de vous taire! Le texte est abject et votre réaction l’est encore plus! C’est lamentable!» ou «Honteux… on a le choix de publier certaines choses… mais là… je suis mère de deux ados… votre publication m’attriste profondément…» Parmi tant d’autres, qui appellent au désabonnement ou à la démission du rédacteur en chef.

Rares sont ceux qui viennent défendre la publication à leurs risques et périls… Mais qui est ce Paul Clément de Fribourg? Est-il un habitué du courrier des lecteurs? «Non, répond Serge Gumy, il a écrit quelquefois, mais c’est n’est pas un intervenant régulier». A-t-il été surpris par la dimension extraordinaire qu’a prise cette polémique: «Lorsque j’ai lu ce texte en page lundi matin, je m’attendais à des réactions, mais pas avec cette ampleur et ce ton.» Il doit constater que son intervention sur le site lundi pour justifier la parution «a attisé la flamme».

Nous n’aurions pas dû publier cette lettre

Serge Gumy, rédacteur en chef de La Liberté

Dans un éditorial publié mardi soir, Serge Gumy présente finalement ses excuses: «A toutes ces personnes qui ont été choquées par les propos de ce lecteur, j’adresse ici mes profonds regrets. Je suis notamment désolé envers celles et ceux qui ont été révulsés de sentir le corps de jeunes filles ainsi sexualisé. À ne lire cette lettre que sous l’angle strict de la légalité, qui nous sert de boussole dans le traitement des milliers de missives reçues par année, nous avons sous-estimé l’évolution des sensibilités sur le sujet et commis une erreur d’appréciation dont j’assume l’entière responsabilité comme rédacteur en chef. Avec le recul, je l’admets, nous n’aurions pas dû publier cette lettre».

Votre opinion

145 commentaires