Japon: Pour éviter la misère, des papys choisissent la prison
Actualisé

JaponPour éviter la misère, des papys choisissent la prison

La criminalité des plus de 65 ans a explosé au Japon. Car certains aînés font en sorte de finir en prison plutôt que de vivre dans la pauvreté.

par
R.M.
Toshio Takata, 69 ans, n'a rien d'un dangereux criminel. Il a pourtant fait en sorte de passer quatre de ces huit dernières années derrière les barreaux.

Toshio Takata, 69 ans, n'a rien d'un dangereux criminel. Il a pourtant fait en sorte de passer quatre de ces huit dernières années derrière les barreaux.

BBC/Facebook

Un témoignage recueilli par la BBC est sidérant. C’est celui du Japonais Toshio Takata, 69 ans, d’Hiroshima. «J’ai atteint l’âge de la retraite puis j’ai manqué d’argent. Il m’est alors apparu que je pourrais peut-être vivre gratuitement si j’étais en prison.» Toshio Takata ne s’est pas contenté de le penser. Il est passé à l’acte: «J’ai volé un vélo, je me suis rendu au poste de police et j’ai dit, regardez, j’ai pris ça!»

Le plan a fonctionné. Le sexagénaire avait alors 62 ans et la justice nippone juge sévèrement les délits mineurs, note la BBC. Il avait donc écopé d’un an derrière les barreaux. Lorsqu’il était en prison, sa maigre pension a continué a lui être versée. Il avait donc quelques économies à sa sortie. Et quand elles ont été épuisées? Il est allé dans un parc public, s’est approché de femmes, et a sorti un couteau. «Je ne voulais pas leur faire le moindre mal. J’espérais seulement que l’une d’elles appellerait la police», raconte-t-il. Une l’a fait…

«Ce n’est pas si douloureux»

Au total, résume la BBC, Toshio Takata a passé quatre des huit dernières années incarcéré. «Ce n’est pas que j’aime ça, mais je peux y rester gratuitement. Et quand je sors, j’ai économisé de l’argent. Ce n’est donc pas si douloureux», commente-t-il.

Le drame, selon la BBC, c’est que ce témoignage n’est pas celui d’un doux dingue isolé. Il démontre un vaste problème de pauvreté qui frappe les aînés dans l'Empire du Soleil levant. Certains se retrouvent volontairement en prison. D’autres y finissent car ils dérobent de la nourriture pour subsister.

Des seniors multirécidivistes

Les chiffres avancés par la BBC sont en tout cas édifiants. En 1997, une condamnation sur vingt au Japon concernait un délit commis par une personne de plus de 65 ans. Vingt ans plus tard, c’est plus d’une condamnation sur cinq! Et, comme Toshio Takata, beaucoup sont des multirécidivistes. Sur les 2500 personnes âgées de plus de 65 ans condamnées en 2016, plus du tiers avait déjà été condamné plus de cinq fois. Et la plupart des délits sont des vols à l’étalage de nourriture pesant moins de 30 francs. Ils sont surtout commis par des hommes.

Démographe australien, Michael Newman a publié il y a deux ans une recherche sur ceux qui ne touchent que la retraite de base et n’ont aucun autre revenu. Ces personnes, affirmait-il, se retrouvent déjà endettées après avoir payé leur logement, leur nourriture et leurs soins de santé. Et ils doivent encore s’acquitter du chauffage. Ou, évidemment, s’acheter occasionnellement des biens comme des vêtements.

Un système jugé absurde

Ce chercheur dénonce la misère dans laquelle se retrouvent des retraités. Mais aussi des peines infligées par la justice et les coûts occasionnés pour la société japonaise. Selon lui il serait bien moins onéreux d’augmenter les retraites que de payer les séjours en prison des seniors.

Directeur d’un centre de réhabilitation, Kanichi Yamada estime, lui, que la criminalité des retraités est aussi voire surtout un drame de la solitude. «Parmi les personnes âgées qui commettent des délits, un certain nombre ont eu un tournant dans leur vie. Il y a un déclencheur. Ils perdent une femme, des enfants et ne peuvent simplement pas y faire face… En général, les gens ne commettent pas de crime s’ils sont soutenus ou pris en charge.»

Plus aucun proche

Une situation dans laquelle se reconnaît le récidiviste Toshio Takata. Ses parents sont décédés. Il n’a plus de contact avec ses deux épouses et leurs trois enfants. Ni avec ses deux frères. «S’ils avaient été là pour me soutenir, je ne l’aurais pas fait», dit-il. Mais il jure qu'il en a fini avec la prison. Reste que si le système ne change pas, d'autres l'imiteront.

Votre opinion