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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:37

Printemps 2015, un nouvel ange gardien

Chapitre 8

«Merci de ce moment «magique» (…). Sans passion, nous ne sommes rien, et ne pensons qu’à timbrer à l’heure de sortie du boulot, dans la seule perspective d’arriver à la retraite, donc à la mort. (…)» Le 9 avril 2015, en pleine Berezina chez S3, Pascal Jaussi et l’un de ses directeurs rencontrent Philippe Petitpierre à Vevey. L’homme est connu pour être le président des sociétés gazières de Suisse romande. Dans un article publié par Le Courrier en juillet 2012, on apprend qu’il fait partie de la «garde rapprochée» du conseiller d’État PLR Pascal Broulis. «Au plan politique, je suis encore un peu écouté», glissait-il à la journaliste.

Après une soirée passée avec les dirigeants de Swiss Space Systems, il s’engage par e-mail auprès de Pascal Jaussi à l’aider à trouver des solutions. Alerté de la situation de S3 par le directeur d’une entreprise impliquée financièrement dans le projet, Philippe Petitpierre est alors président du Développement économique vaudois, qu’il a fondé. Outré par le récit fait par Pascal Jaussi du retrait de Dassault, le président et administrateur délégué d’Holdigaz est persuadé que la finalité pour le géant français était de «mettre la main sur S3 à vil prix».

«J’ai mis la pression sur PhL, je vais tenter d’obtenir plus d’informations sur les modalités de déblocage de 2-3 millions»

Philippe Petitpierre, président de Holdigaz, en parlant du conseiller d’État Philippe Leuba

L’administrateur va rapidement mobiliser son important réseau. Au lendemain de sa rencontre avec les dirigeants de S3 déjà, il contacte le conseiller d’État Philippe Leuba: «J’ai mis la pression sur PhL, je vais tenter d’obtenir plus d’informations sur les modalités de déblocage de 2-3 millions», écrit-il à Pascal Jaussi le 10 avril 2015. Quatre jours après, Philippe Petitpierre téléphone à une autre de ses connaissances, le directeur du Centre patronal, Christophe Reymond, pour lui demander de prolonger le délai de paiement des cotisations AVS impayées de la société. «Ton appel tombait à pic: les poursuites devaient partir demain…, écrit Christophe Reymond le 14 avril 2015. Nous suivons en cela les procédures qu’on nous impose au plan fédéral pour le traitement du contentieux. Malgré cela, nous sommes en mesure de prolonger une fois encore le délai de paiement des factures impayées (en gros, les cotisations relatives à ces cinq derniers mois), jusqu’au 30 avril prochain au plus tard.»

L'entrée en scène d'un personnage étonnant

Parallèlement aux démarches auprès de son réseau vaudois, l’administrateur va mettre Swiss Space Systems en relation avec un personnage étonnant, Amin Forati, qui fait aujourd’hui l’objet de poursuites pour faux dans les titres et pour fraude à Fribourg, à Dubaï et en Iran. Comme il l’a lui-même expliqué par e-mail au «Matin Dimanche», Philippe Petitpierre a fait connaissance avec cet Iranien établi à Dubaï en février 2015, lorsqu’il était engagé dans la recherche d’un repreneur pour la raffinerie de Collombey (VS). Amin Forati se disait alors intéressé par une reprise de la raffinerie ainsi que par des investissements dans des start-up locales.

Immédiatement après sa rencontre avec les dirigeants de S3, Philippe Petitpierre met donc ces derniers en contact avec l’Iranien. «Mercredi prochain (…), mon Émirati sera là, écrit-il à Pascal Jaussi le 11 avril 2015. Je lui ai adressé les documents et il m’a immédiatement proposé une visite.» Cette dernière a lieu le 15 avril, dans les locaux de Payerne.

Mais sept jours plus tard, c’est la douche froide du côté de Collombey: Philippe Petitpierre comprend que l’Iranien «ne disposait pas de cette capacité financière à laquelle il prétendait, ce qui m’amenait (…) à mettre un terme immédiat à notre relation avec Amin Forati (…) le 22 avril 2015», précise le président d’Holdigaz. dans le courriel qu’il a envoyé au «Matin Dimanche» le 14 janvier 2017.

Philippe Petitpierre assure avoir immédiatement averti les dirigeants de Swiss Space Systems du manque de fiabilité de l’homme d’affaires. «C’est bien plus tard (juin) que j’apprenais que S3 avait néanmoins poursuivi avec Amin Forati et qu’un contrat avait été signé», nous assurait-il alors.

«Good luck, Inch Allah! Au moins il a répondu!»

Philippe Petitpierre à Pascal Jaussi le 26 mai 2015 à propos de l'investisseur iranien

Les extraits de correspondance que «Le Matin Dimanche» a consultés montrent que ce n’est pas si clair: durant le mois de mai, Philippe Petitpierre semblait être au courant qu’un accord se préparait entre Amin Forati et Swiss Space Systems. «Good luck, Inch Allah! Au moins il a répondu!» écrit-il à Pascal Jaussi le 26 mai, après un long silence de l’Iranien. Le 5 juin 2015, un contrat est effectivement conclu entre Pascal Jaussi et Amin Forati, portant sur un apport de 12 millions de francs de l’Iranien. Ce dernier n’honorera jamais ses promesses, mais le contrat fumeux en question sera tout de même ajouté par Swiss Space Systems au bordereau des pièces transmises au Tribunal d’arrondissement de la Broye et du Nord vaudois pour requérir un ajournement de faillite, en novembre 2015.

Il risque ses propres fonds

Visiblement emballé par le projet de la start-up, Philippe Petitpierre risque également, à plusieurs reprises, ses propres deniers dans l’aventure – le 10 juillet 2015, il verse par exemple 200 000 francs destinés aux employés. Tout cela «sur la base de la seule confiance et de la seule amitié que je voue à ce magnifique projet et à toi, son porteur historique (…)», écrira-t-il à Pascal Jaussi le 19 juillet 2016, dans un mail mi-amical, mi-amer, où il précise: «Pour l’instant, je ne vis que sur tes seules déclarations téléphoniques et verbales.» Dans ses démarches pour obtenir un prêt du canton, il mettra sans cesse en avant son investissement personnel et précisera toujours avoir «entièrement confiance dans cette société et ceux qui la conduisent (…) J’aurais trouvé impensable que nous les laissions tomber.»

De interventions qui suscitent des interrogations

Au-delà de la fascination exercée par Pascal Jaussi sur son entourage, certaines interventions de Philippe Petitpierre suscitent des interrogations. Le 20 juin 2016, il envoie un mail au directeur financier d’Holdigaz: il souhaite «emprunter» un million de dollars américains au groupe dont il préside le conseil d’administration, et qui est semi-public, puisqu’il appartient en partie à des communes. L’argent doit être versé à la compagnie portugaise qui loue à Swiss Space Systems l’Airbus censé se poser à Payerne le 24 juin. L’idée est que le compte soit converti en «escrow account» (compte bloqué), explique Philippe Petitpierre. «En garantie de ce prêt, je te prie de prendre tes dispositions pour retenir la somme équivalente sur mon portefeuille d’actions Holdigaz», précise l’administrateur en ajoutant que «le remboursement est prévu au plus tard le 1.10.2016». Le directeur financier lui répond six heures après: «Le paiement est en attente d’exécution.»

«Fortement ébranlé» dans ses convictions, il serait désormais engagé dans une procédure contre S3

Quatre jours plus tard, l’Airbus se pose sur le tarmac de Payerne devant la foule «silencieuse» et «captivée», selon un communiqué de presse de S3. Depuis, Philippe Petitpierre semble avoir été «fortement ébranlé» dans ses convictions, comme il nous l’a écrit: il serait désormais engagé dans une procédure contre S3.

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