29.08.2020 à 14:37

CinémaPrivé de cinéma, «Mulan» pourrait redéfinir l’avenir des salles

La guerrière chinoise ne combattra finalement pas sur grand écran mais sur la plateforme Disney+, où le film aux 200 millions de francs sera disponible dès le 4 septembre.

par
Christophe Pinol
Pas de «Mulan» sur grand écran. L’adaptation live du dessin animé Disney, l’un des films les plus attendus de l’année, sortira directement sur la plateforme Disney+ le 4 septembre. Au plus grand désarroi des exploitants de salles de cinéma. 

Pas de «Mulan» sur grand écran. L’adaptation live du dessin animé Disney, l’un des films les plus attendus de l’année, sortira directement sur la plateforme Disney+ le 4 septembre. Au plus grand désarroi des exploitants de salles de cinéma.

Keystone

La nouvelle avait été annoncée pour les Etats-Unis début août, elle est aujourd’hui confirmée pour la Suisse: «Mulan», l’adaptation live du dessin animé Disney, l’un des films les plus attendus de l’année, ne sortira finalement pas en salles mais directement sur la plateforme Disney+ le 4 septembre.

Un coup dur pour les exploitants de cinéma, largement fragilisés par la crise du coronavirus (ProCinéma annonce une baisse de 70 à 80% du chiffre d’affaire des salles suisses par rapport à l’an passé), qui comptaient sur ce film pour enfin attirer en masse le public. Car «Mulan», signé Niki Caro, avec ses 200 millions de francs de budget, promettait beaucoup question grand spectacle.

«Mulan», pour ceux qui se souviennent de la version animée de 1998, c’est l’histoire d’une jeune Chinoise qui se travesti en homme afin de s’enrôler dans l’armée à la place de son père vieillissant, et qui va se transformer en guerrier hors du commun.

Aujourd’hui, pour assister à ses aventures en prises de vues réelles, il faudra non seulement souscrire à l’abonnement Disney+ (CHF 9.90 par mois ou 99.- annuel), mais y ajouter également 29.- supplémentaires. La firme aux grandes oreilles inaugure en effet une nouveauté – l’«Access Premium» – permettant de visionner un film «avant sa mise à disposition ultérieure à tous les abonnés», comme elle le précise.

Pour qui saura faire preuve de patience, «Mulan» sera donc «gratuit» d’ici un certain temps (reste à savoir combien). Pour les autres, l’addition sera certes salée si l’on veut regarder le film en solo (qui sera disponible en Ultra HD et visible autant de fois qu’on le souhaite, tant que le compte Disney+ est opérationnel), mais finalement raisonnable à 3 ou 4, que ce soit en famille ou entre potes.

Exploitants furieux

Pour les exploitants de salles, qui ont diffusé la bande-annonce et placardé affiches et présentoirs géants pendant des mois (la sortie avait d’abord été fixée au 25 mars, puis repoussée à 2 reprises avant d’être annulée), c’est donc une catastrophe. En témoigne ce directeur d’un cinéma de Palaiseau, près de Paris, qui avait posté sur Facebook une vidéo où on le voit détruire à coup de batte de baseball, de rage, un présentoir en carton du film.

«On devrait tous se mettre d’accord pour envoyer à Disney+ une facture pour avoir fait leur pub…»

Didier Zuchuat, patron du cinéma Empire à Genève

En Suisse, les réactions sont plus mesurées. «Un distributeur comme Disney, c’est un partenaire pour un exploitant, nous explique Didier Zuchuat, patron du cinéma Empire à Genève où le film était censé sortir. Et c’est ridicule de se le mettre à dos de cette façon. Si on ne sort pas «Mulan», on se rattrapera avec d’autres longs métrages Disney, comme «Mort sur le Nil» ou «The King’s Man: première mission». Oui, bien sûr on a fait la promo pour un film qui aujourd’hui nous échappe et se retrouve sur une plateforme de streaming, mais il n’y a pas de drame. On devrait plutôt tous se mettre d’accord pour envoyer à Disney+ une facture pour avoir fait leur pub…».

Edouard Stöckli, directeur de la chaîne Arena comptant des salles dans toute la Suisse, notamment à Genève et à Fribourg, abonde dans le sens: «Je ne peux rien reprocher à Disney. Bien sûr, ils ont pris des décisions qui nous touchent lourdement: ça avait commencé avec le rachat de la 20th Century Fox, puis le lancement de leur plateforme de streaming, et maintenant cette sortie annulée en salles. Mais il faut se mettre à leur place: ils investissent des centaines de millions dans leurs produits et tout est bloqué aux Etats-Unis. Ils ont besoin de cash! Ce serait facile de pester contre eux, mais à quoi bon».

Disney perd des milliards

Aux Etats-Unis, face à la pandémie qui continue de faire des ravages, toute l’industrie hollywoodienne est effectivement paralysée et Disney a annoncé avoir déjà perdu 4,7 milliards de dollars notamment suite à la fermeture de ses parcs et l’annulation de ses croisières. Sans compter les reports de sorties qui coûtent une fortune en campagnes marketing (celle de «The King’s Man: première mission», jusqu’ici prévue le 16 septembre, vient d’ailleurs d’être reporté au 24 février 2021).

Alors qu’en choisissant de diffuser le film sur sa propre plateforme, le studio s’affranchit le partage du gâteau avec les exploitants de salles et s’assure ainsi le 100% des bénéfices. Si l’on se risque à un simple calcul, «Mulan» ayant coûté plus de 200 millions de dollars et Disney+ comptant 60 millions d’abonnés, il suffirait que 12 % de ceux-ci souscrive à cet «Access Premium» à environ 29 dollars (les prix diffèrent quelque peu d’un pays à l’autre) pour que le studio rentre dans ses frais.

La réalité est bien entendu un peu plus complexe, notamment parce que le film avait le potentiel pour engranger un bon milliard de dollars dans le monde et qu’il faudra pondérer ce calcul avec les recettes que le film va effectuer en Chine, l’un des rares territoires qui le distribuera en salles.

Zapper la case cinéma

Reste que Disney tente évidemment ici un pari. Risqué, mais qui pourrait profondément chambouler le fonctionnement des cinémas de papa s’il était couronné de succès. Car la pratique tend à se démocratiser. De plus en plus de studios, en cette période trouble, choisissent de zapper la case cinéma en privilégiant celle du streaming. Non seulement aux Etats-Unis mais également en France.

«Forte», la comédie de Melha Bedia avec Valérie Lemercier avait finalement choisi la solution Amazon Prime au début du confinement. Et le 18 septembre, ce sera au tour de «Brutus vs César», la nouvelle comédie de Kheiron, avec Thierry Lhermitte, Pierre Richard ou encore Gérard Darmon, initialement prévue en salles en avril.

Il se murmure en outre que «Black Widow», nouvelle superproduction Marvel, pourrait voir sa sortie mondiale en salles du 6 novembre prochain accompagnée le même jour d’une diffusion «Access Premium» sur Disney+, histoire de contenter à la fois le public des zones où le COVID-19 se fait moins menaçant et celui où le virus est encore très présent.

Qu’en sera-t-il, alors, du James Bond, «Mourir peut attendre», prévu le 11 novembre? «La MGM, qui produit le film, va examiner le box-office de «Tenet» qui a choisi l’option salles, décortique Didier Zuchuat. Si les chiffres sont bons, ça va les conforter dans l’idée de sortir le film au cinéma. Sinon… On verra bien. Mais tout ça ne me fait pas très peur. Je reste convaincu que plus il y a d’images et de support, mieux on se porte».

Edouard Stöckli, lui, se montre nettement moins optimiste: «Je me fais du souci pour l’avenir du cinéma. Peut-être pas pour les petites salles qui sont subventionnées par l’état mais les grandes chaînes comme nous vont se retrouver transformées, c’est sûr. Si l’opération «Mulan» est un succès, les studios vont peut-être nous demander d’accepter de sortir leurs prochains blockbusters en même temps que leur diffusion sur une plateforme de streaming. Ce serait terrible pour nous… Du coup, il faut réfléchir à l’avenir: imaginer d’autres concepts pour nos salles, ou peut-être carrément d’autres manières de les utiliser. Les transformer en piscine, peut-être?», conclu-t-il avec humour.

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5 commentaires
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Jay

29.08.2020 à 15:24

Disney+ !? Un catalogue sans bcp de nouveautés et dès que l'exclusivité arrive hop ! on refacture un supplément par dessus un abo mensuel !!! moi je dis chapeau Mickey !!! Ne sois pas surpris que le telechargement illegal existe.

Argent trop cher

29.08.2020 à 15:21

Peut-être que si un film à deux avec une boisson et un pop corn chacun ne coûtait pas 80.- (sans parler du parking...), les gens iraient plus volontiers au ciné...

bleupomme

29.08.2020 à 15:17

Avec les nombreuses daubes amériques, ça fait longtemps qu'ils ont redéfinis le cinéma.