Polémique: Quand Cousteau «faisait chier les poissons»

Publié

PolémiqueQuand Cousteau «faisait chier les poissons»

Soixante ans après son docu culte, Cousteau se fait dégommer pour son traitement de la faune marine.

par
Christophe Pinol

«Un film naïvement dégueulasse», «honteux et ignoble»… C'est ainsi que l'écrivain et cinéaste Gérard Mordillat a décrit il y a quelques jours «Le monde du silence», le documentaire animalier culte signé Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, couronné en 1956 d'une Palme d'or au Festival de Cannes et d'un Oscar du meilleur documentaire l'année suivante.

Violent coup de gueule

De ce film, on garde pourtant le souvenir de fonds marins magnifiques, du petit homme à la pipe envoyant sa troupe filmer la nonchalance des tortues de mer… Loin du violent coup de gueule poussé par Mordillat dans une chronique édifiante diffusée dans l'émission sur Internet «Là-bas si j'y suis», et qui fait un tabac sur le Net ces jours. Mais il est vrai qu'en revoyant les séquences mises en évidence les pratiques de l'époque ont de quoi choquer les amoureux de la nature. On y voit des poissons tués par centaines à la dynamite dans le but de recenser la faune, des requins massacrés à coups de pelle, des tortues géantes utilisées comme des jouets… «Comment peut-on ne pas avoir vu à l'époque l'atrocité de ces scènes?» s'interroge aujourd'hui Mordillat.

Cousteau assumait

«Parce qu'il y a 60 ans, le monde était totalement différent, nous explique François Sarano, océanographe et ancien conseiller scientifique du commandant au bonnet rouge durant 13 ans. Il faut replacer les choses dans leur contexte. En 1954, lorsque Cousteau commence à tourner, personne n'était allé dans les océans. C'était un monde vierge! On le pensait inépuisable. Bien sûr qu'aujourd'hui ces images paraissent abominables. Mais il faut penser au chemin parcouru depuis. Et c'est justement à Cousteau qu'on doit ce chemin.»

En fait, le commandant avait très vite pris conscience de ses erreurs. «J'ai rejoint la «Calypso» en 1985, continue François Saranoo. France 2 voulait lui rendre hommage en 1992 et diffuser «Le monde du silence». Mais ils trouvaient la scène des requins insoutenable et voulaient la couper. Cousteau leur a rétorqué qu'il n'en était pas question, que la séquence nous permettait justement de mesurer toute l'évolution de ce à quoi il avait contribué.» Parce que c'est bien de ça qu'il s'agit. N'en déplaise à toutes ces images, le commandant reste comme l'un des grands écologistes de la planète.

«Pour moi, il a été une énorme source d'inspiration, nous explique Yanick Gentil, explorateur, plongeur caméraman neuchâtelois. A une époque, je rencontrais souvent Albert Falco, le capitaine de la «Calypso» au moment du tournage du «Monde du silence» et on parlait beaucoup du film. Il me disait être conscient aujourd'hui qu'ils avaient été des couillons. Mais Cousteau avait vite corrigé le tir. Par rapport à l'époque, tu ne peux pas leur en vouloir.»

Ton opinion