Quand le gratin culturel romand vénérait Godard

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CommentaireQuand le gratin culturel romand vénérait Godard

En 1993, Jean-Luc invitait le fantôme de Gérard Depardieu au bord du Léman. Souvenirs d’une conférence de presse surréaliste.

par
Jean-Charles Canet
Jean-Luc Godard et sa compagne Anne-Marie Mieville, ici en 1988 à Paris.

Jean-Luc Godard et sa compagne Anne-Marie Mieville, ici en 1988 à Paris.

AFP

C’était en 1993. Jean-Luc Godard venait de tourner un film. Son titre «Hélas pour moi». Et dans ce film, une vedette: Gérard Depardieu, pas moins. Du long métrage d’un cinéaste qui avait cessé de nous fasciner depuis longtemps, on se souvient d’un magnifique plan d’une entrée et sortie de bateaux de la CGN filmé sous l’ombre des arbres majestueux d’un port lémanique, Cully.

On se souvient aussi de la méchante attaque de paupières que nous avions dû combattre en projection, assommé par le continu collage expérimental d’images, de sons et de citations pédantes entre deux apparitions fantomatiques d’un Gégé, encore grand patron du cinéma français, tantôt dans le rôle d’un garagiste, tantôt dans celui de Dieu. Excusez du peu. Bref, du film, on n’a pas retenu grand-chose. Mais c’était la dernière œuvre en date du «maître», et tout cinéphile digne de ce nom se sentait encore dans l’obligation de se mettre au garde à vous.

Le gratin médiatique

C’est pourquoi, on garde un souvenir ému de la conférence de presse qui a suivi l’avant-première, toujours à proximité de ce bon vieux Léman. Godard, en ses terres, en était la vedette. Christian Defaye, le Monsieur Cinéma de la TSR, en était le modérateur, Freddy Buache, directeur de la Cinémathèque suisse, n’était pas bien loin et le gratin médiatique était accouru s’abreuver des pensées du plus célèbre représentant de la nouvelle vague française. Problème, depuis des décennies déjà, le Jean-Luc était passé à autre chose.

La bande-annonce de «Hélas pour moi»

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Très vite la séance a pris une allure totalement surréaliste. Le film n’était à l’évidence pas un Godard grand cru mais pas question de froisser la statue du Commandeur. Questions insipides, réponses évasives et fatiguées, modérateur embarrassé et aucun souvenir d’un quelconque trait d’esprit qui aurait pu alléger une ambiance plombée. On y a appris néanmoins qu’après un tournage éprouvant, les relations entre Depardieu et Godard n’étaient plus au beau fixe et que le réalisateur ne manquait pas de vocabulaire pour exprimer son mépris des techniciens du cinéma français, qualifiés en substance de fainéants. On croit aussi se souvenir que les producteurs en avaient pris pour leur grade.

Haute valeur culturelle ajoutée

Le point culminant fut, pour nous, la question embarrassée d’un spectateur à haute valeur culturelle ajoutée (HVCA), le genre à porter une écharpe en cachemire autour du cou même en été, qui employa la métaphore maritime pour exprimer son embarras sans manquer de respect: ce film l’avait «embarqué» mais aussi parfois «débarqué», telle la vague irrésolue. Et le poète rudoyé se demandait qu’elle en était la raison. Inutile de dire que Godard ne fut pas d’une grande aide pour résoudre son dilemme.

On était entré dans la séance curieux, on en était sorti goguenard, conscient d’avoir assisté à un grand moment de la vie culturelle romande.

Merci à Jean-Luc. Qu’il repose en paix.

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