Bienne: «Que faire d'eux? Les enfermer? Les éliminer?»
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Bienne«Que faire d'eux? Les enfermer? Les éliminer?»

L'exclusion des démunis sur la place de la Gare préoccupe une artiste qui met l'espace public au centre de son travail.

par
lematin.ch
Barbara Meyer Cesta dimanche matin devant la place de la Gare de Bienne.

Barbara Meyer Cesta dimanche matin devant la place de la Gare de Bienne.

V.Dé

Avec son alter ego Rudolf Steiner, l'artiste biennoise Barbara Meyer Cesta a mis l'espace public au coeur de son travail. Le duo «Haus am Gern» a par exemple réalisé l'oeuvre conceptuelle «Texas», composée d'un vaste enclos blanc sans portail. Après l'exclusion des démunis sur la place de la Gare de Bienne, elle exprime son inquiétude.

À qui s'adresse l'espace public?

«Financé par les contribuables, l'espace public sert à se déplacer pour aller gagner de l'argent et le dépenser. Mais il est aussi destiné au temps libre. J'ignorais qu'en Suisse, des espaces publics sont interdits à ceux qui ne travaillent pas, comme s'ils ne méritaient pas de s'y arrêter».

Ils le méritent, selon vous?

«Que faire de ceux qui n'ont ni appart, ni téléphone, ni voiture? Les enfermer? Les éliminer? Eux qui n'ont rien n'ont pas non plus de temps libre: l'espace public est leur espace de vie».

Mais pourquoi devant la gare?

«Dormir dans la forêt, c'est interdit. C'est dans l'espace public que s'exerce le vivre-ensemble. C'est là que physiquement, en communiquant, nous formons une société. Où se rencontrer, sinon? Dans un café? Si l'espace public est fermé, il n'y a plus de société!».

Admettez que ça peut déranger!

«La police intervient à la demande de passants qui se sentent irrités par les marginaux. Tout ce qui nous irrite doit-il être supprimé? Moi, je suis irritée par le passage de voitures faites pour faire du bruit plus que pour se déplacer, mais la police ne fait rien pour moi. Par contre, si je traîne devant la gare une bière à la main, personne ne me contrôle...».

Vous traînez devant la gare?

«Quand je m'assieds sur le banc, ce n'est pas pour me reposer, mais pour fréquenter ceux qui vivent là sans rien attendre, qui viennent de nulle part et qui ne vont nulle part. Mon travail d'artiste ne me fournit pas de quoi vivre, mais ma situation financière ne regarde personne: dans l'espace public, j'ai le droit d'être riche ou d'être pauvre».

Ca s'appelle une inégalité de traitement?

«Prenons un exemple: vous mangez un sandwich au jambon, ce qui m'irrite dans mes convictions: suis-je en droit d'appeler la police? Quand je suis irritée, c'est moi qui détermine la mesure».

Pourquoi est-ce important?

«Se respecter, c'est un contrat social. Une société solidaire doit protéger ses minorités».

Ce n'est plus le cas à Bienne?

«J'ai toujours pensé qu'à Bienne, personne n'a honte. Les gens ont l'habitude de rencontrer l'autre tel qu'il est. Les interdictions de périmètre me font peur. Je ne peux pas croire qu'une loi donne la possibilité d'éliminer une partie de la société, que soit ceux qui boivent des bières ou ceux qui ont des cheveux verts».

Que faut-il espérer?

«Je n'ai rien vu d'aussi choquant à Bienne depuis vingt ans. Dans une ville où on manifeste pour sauver des arbres menacés d'abattage, je veux croire qu'un mouvement se mettra en place. Mettre les pauvres et les fragiles au centre de la société, c'est une notion chrétienne profondément humaine».

Vincent Donzé

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