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Cinéma«Quincy Jones était en lévitation»

Un coffret 6 CD retrace la contribution du compositeur au septième art. Explications de Stéphane Lerouge, «restaurateur de musiques de films».

par
Jean-Philippe Bernard
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Le Graal: un coffret de 6 CD entièrement consacré aux musiques composées pour le cinéma par Quincy Jones! Entre 1964 et 1972, le génial musicien, compositeur et arrangeur, a œuvré de façon intense pour le septième art. Or, si certains de ses soundtracks les plus fameux étaient accessibles («Dans la chaleur de la nuit» notamment), d’autres bandes-son étaient devenues si rares qu’on les croyait perdues. On pense notamment à celles composées pour des longs-métrages comme «De sang-froid» de Richard Brooks (1967) ou encore «L’homme perdu» de Robert Alan Aurthur, un drame urbain réalisé en 1969 dans lequel Sidney Poitier tient le rôle principal. Miracle: ces perles et bien d’autres figurent dans «The Cinema of Quincy Jones», le mausolée sonique évoqué plus haut. Le résultat s’entend comme un récital irréel empruntant au jazz, à la musique contemporaine, au blues, à la soul et même à la pop.

Une merveille que l’on doit à Stéphane Lerouge et à sa fidèle équipe. L’homme, que l’on a coutume de présenter comme un «restaurateur de musiques de films», a initié au début des années 2000 la collection «Écoutez le cinéma» avec la complicité d’érudits tels que l’ancien patron du département jazz d’Universal Daniel Richard et l’éditeur genevois Bertrand Liechti. Depuis, Lerouge illumine les rayons des disquaires avec des albums ou des coffrets dédiés à des œuvres célèbres ou rares et aux enchanteurs les plus renommés (Michel Legrand, Lalo Schifrin, Ennio Morricone, John Barry et tant d’autres). «The Cinema of Quincy Jones» est son dernier chef- d’œuvre en date. Coup de fil au héros, perdu au fin fond des brumes bretonnes.

Stéphane Lerouge, avant toute chose: n’avez-vous pas le sentiment d’exercer le plus beau métier du monde?

Oui, on peut voir ça comme ça. (Rires.) Même s’il doit y en avoir d’autres. Mais c’est vrai qu’on dit ça lorsqu’on peut faire d’une passion ultime son métier et que ça débouche sur un plaisir permanent…

Venons-en au coffret «The Cinema of Quincy Jones». Comment est née cette idée que personne n’avait eue avant vous en dépit de la notoriété de l’artiste?

Tout a commencé par un travail de réflexion. Très simple. Nous nous sommes dit: «Notre collection a consacré des coffrets à la plupart des grands compositeurs de cinéma. Lequel va venir ensuite?» Et nous avons pensé à Quincy Jones. La discographie de ce dernier a été presque entièrement rééditée à l’exception de ses musiques de films. Or je savais que durant huit ans, entre 1964 et 1972, Quincy avait travaillé de façon intense pour le cinéma. En fait, il s’agissait un peu du dernier territoire vierge du continent Jones! Il fallait l’explorer.

Une des attractions majeures ici, c’est la présence de la BO complète de «L’homme perdu» que les amateurs traquaient en vain depuis longtemps…

«L’homme perdu» faisait également partie de mes obsessions. De son côté, Quincy n’avait rien. Universal Amérique, qui possède les droits, non plus. On a frappé à la porte de divers studios avant d’apprendre qu’Universal Hollande avait un master en sa possession. En 1969, la branche américaine le leur avait envoyé pour qu’ils éditent leur propre 33 tours. Et ils ne l’avaient jamais retourné. Incroyable! Lorsqu’on a appris la nouvelle, on s’est précipités… J’ai fait écouter la version remastérisée à Quincy, sans lui dire de quoi il s’agissait. En entendant le thème d’ouverture avec ces chœurs d’enfants, son regard s’est mis à briller. Il était carrément en lévitation.

De quelle manière Quincy Jones a-t-il collaboré avec vous?

D’abord, nous lui avons fait parvenir différents coffrets de la collection afin de lui montrer la manière dont nous travaillons. Il a été particulièrement touché par celui de Michel Legrand. Dans le livret, il a reconnu bon nombre d’intervenants avec lesquels il entretenait des liens forts. Après, joindre Michel Legrand c’est facile, mais Quincy, lui, habite à Bel-Air! Heureusement, il y a eu Montreux…

Expliquez-nous.

En 2014, on s’est vus à Paris. Il voulait savoir comment allait se construire le coffret. Il avait aussi ses exigences comme, justement, celle de voir figurer «L’homme perdu» sur un des CD. Ensuite, il est parti pour Montreux. Il m’a invité à le rejoindre là-bas en toute fin de festival. Nous avons discuté tout en partageant un repas. Qui a duré plus de trois heures! On a évoqué le contenu du livret. Il m’a dit: «Beaucoup de témoins de mon aventure cinématographique sont morts.» Je lui ai alors mis sous les yeux une interview de Toots Thielemans, le fabuleux harmoniciste belge avec lequel il a si souvent collaboré. Sur la musique du «Guet-apens» de Peckinpah, par exemple. Là, il me dit: «Toots, j’ai cherché à le joindre récemment mais il était très malade et ne pouvait pas me parler (ndlr: Thielemans est décédé en août dernier, à 94 ans).» Il a ensuite lu le texte, s’est mis à pleurer avant de lâcher: «Levez-vous, je vous prie.» Et là, il m’a donné l’accolade… C’était une journée miraculeuse et j’ai senti, à ce moment-là, une implication supplémentaire de sa part.

Une implication qui a dû être bien utile?

Oui. Pour ce genre de recherche, il y a tout un travail assez fastidieux qui relève du domaine juridique. Il faut convaincre ceux qui possèdent les droits des bandes désirés. Parfois, ils sont plusieurs pour une même œuvre. Les tractations peuvent être délicates. Et c’est là que la renommée de Quincy peut faire des miracles, lorsque, par exemple, son avocate souffle que monsieur Jones tient particulièrement à ce que le coffret voie le jour…

Avez-vous déjà d’autres projets?

Oui, même s’il est un peu trop tôt pour en parler. Ce qui est sûr, c’est qu’en 2017 Michel Legrand aura 85 ans. J’ai dû mal à y croire, tant il reste jeune et passionné. Mais c’est ainsi. Et un anniversaire pareil, ça se fête.

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