Turquie - Recep Erdogan renonce à expulser dix diplomates occidentaux

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TurquieRecep Erdogan renonce à expulser dix diplomates occidentaux

Le président turc menaçait d’expulser dix ambassadeurs occidentaux qui s’étaient mobilisés en faveur du mécène Osman Kavala, emprisonné depuis quatre ans.

Recep Tayyip Erdogan, le 25 octobre 2021 à Ankara.

Recep Tayyip Erdogan, le 25 octobre 2021 à Ankara.

AFP

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a renoncé lundi à expulser dix ambassadeurs occidentaux dont il avait ordonné le départ, évitant à son pays de se trouver diplomatiquement isolé et encore plus affaibli économiquement.

Les dix ambassadeurs – États-Unis, Canada, France, Finlande, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Norvège et Suède – s’étaient mobilisés en faveur du mécène et homme d’affaires Osman Kavala, emprisonné depuis quatre ans sans jugement.

Les diplomates ont «reculé» et «seront plus prudents à l’avenir», a déclaré le chef de l’État au terme d’une réunion de son gouvernement de plusieurs heures, dont le contenu n’a pas été dévoilé. Dans un communiqué commun diffusé le 18 octobre, les ambassadeurs avaient réclamé un «règlement juste et rapide de l’affaire» Osman Kavala.

«Énorme insulte»

Ce texte constituait une «attaque» et une «énorme insulte» contre la justice turque, a affirmé Recep Tayyip Erdogan. «Notre intention n’était pas de susciter une crise mais de protéger nos droits, notre honneur, notre fierté et nos intérêts souverains».

Lundi, les dix chancelleries concernées avaient entamé une désescalade par voie de communiqués, affirmant agir en «conformité avec la Convention de Vienne et son article 41», qui encadre les relations diplomatiques et interdit toute ingérence dans les affaires intérieures du pays hôte. Une déclaration «accueillie positivement» par le président turc, selon l’agence de presse officielle Anadolu.

Cette détente a fait remonter la livre turque, qui avait ouvert la journée par une nouvelle chute au point d’atteindre un plus bas historique face au dollar. Le porte-parole du département d’État américain, Ned Price, a déclaré à la presse que les États-Unis ont «pris acte» de la «clarification» de Recep Tayyip Erdogan, mais resterons «fermes dans (leur) engagement à promouvoir l’État de droit, promouvoir le respect des droits humains» en Turquie.

Collision

Expulser dix ambassadeurs occidentaux et pour la plupart alliés, malgré les divergences, revenait à entrer directement en collision avec deux rendez-vous internationaux prévus en fin de semaine: le sommet samedi à Rome du G20, le groupe des pays les plus industrialisés, puis la conférence sur le climat de l’ONU qui s’ouvre dimanche en Écosse (Royaume-Uni).

Or Recep Tayyip Erdogan espère bien rencontrer le président américain Joe Biden à Rome. La Turquie est notamment en froid avec Washington sur des contrats d’avions de chasse F-35 (payés et non livrés) et une commande de pièces pour des chasseurs F-16. Ainsi que sur l’achat d’un système de défense antiaérienne russe S-400, malgré son appartenance à l’Otan.

Pour les observateurs, il s’agissait surtout avec ce mouvement d’humeur de «faire diversion», la Turquie étant en proie à une crise économique, avec un taux d’inflation frôlant les 20% et une monnaie en chute de 25% depuis le début de l’année face au dollar.

«Quart d’heure d’humilité»

Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), pense que Recep Tayyip Erdogan a sans doute été rappelé par «son ministre des Affaires étrangères au principe de réalité: la Turquie ne pouvait se mettre des principaux partenaires à dos.» «Maintenant ce sera dur à gérer avec son électorat», présage-t-il: «Il ne sort pas renforcé de la séquence».

«Cela sera perçu comme une manœuvre assez inhabituelle en Turquie, compte tenu de son image d’homme fort sur la scène mondiale dont il tire profit sur le plan intérieur», relève pour sa part Soner Cagaptay, directeur du programme sur la Turquie au Washington Institute of Near East Policy.

L’expert évoque un «quart d’heure d’humilité» pour Recep Tayyip Erdogan: «Il n’avait pas reculé face à l’Occident depuis la crise des réfugiés de 2015 avec l’Europe». Dès le lendemain de la parution de leur communiqué sur Osman Kavala, les dix ambassadeurs avaient été convoqués au ministère des Affaires étrangères, les autorités jugeant «inacceptable» leur démarche.

Un Navalny turc

Éditeur et philanthrope né à Paris, Osman Kavala a été maintenu en détention début octobre par un tribunal d’Istanbul qui a estimé «manquer d’éléments nouveaux pour le remettre en liberté». L’homme, âgé de 64 ans, a toujours rejeté les charges pesant sur lui. Il comparaîtra de nouveau le 26 novembre.

En décembre 2019, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait ordonné la «libération immédiate» du mécène, en vain. Pour Hasni Abidi, professeur de relations internationales à l’Université de Genève (Suisse) et directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM), Recep Tayyip Erdogan s’adressait surtout à sa base et aux nationalistes qui «épousent les accusations complotistes du chef de l’État».

«Je ne suis pas certain que Kavala ait gagné à cette médiatisation», avance-t-il. «Erdogan ne peut se permettre de libérer Kavala maintenant, ça le ferait paraître faible. Il est en train d’en faire un héros à stature internationale, un genre de Navalny turc», conclut Timur Kuran, professeur d’économie et de sciences politiques à l’université de Duke (États-Unis), en référence à l’opposant russe Alexeï Navalny.

(AFP)

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