Euro 2020 - Renato Sanches, l’indispensable
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Euro 2020Renato Sanches, l’indispensable

Remplaçant contre la Hongrie et l’Allemagne, le milieu de Lille était demandé par les suiveurs du Portugal. Ses entrées et son match contre la France rendent sa présence inévitable pour affronter la Belgique en 8e de finale dimanche.

par
Valentin Schnorhk

Personne ne le lui enlèvera. Vraiment personne. Le Portugal a été sacré champion d’Europe en 2016 et cela est gravé pour l’éternité sur le trophée de vainqueur. Un été durant, il y a cinq ans, un style a fonctionné. Il était ce qu’il était: plutôt attentiste et conservateur, mais suffisant bien animé sans ballon pour ne rien laisser ou presque à l’adversité. L’histoire d’une compétition. Pas forcément d’une identité.

En quinze ans, le Portugal n’a sans doute jamais eu une sélection aussi bien armée que cette année. Pour accompagner Cristiano Ronaldo, il y a une liste de talents: de Bruno Fernandes à João Felix, en passant par les Bernardo Silva, André Silva, Ruben Neves, Diogo Jota ou Renato Sanches. Difficile de trouver une place pour chacun d’entre eux, mais il peut y avoir des formules à éprouver pour produire un football qui rendrait honneur à leur talent. Celle qui a consisté à aligner William Carvalho et Danilo Pereira devant la défense lors des deux rencontres inaugurales contre la Hongrie (victoire 3-0 en fin de match) et l’Allemagne (défaite 4-2) a semblé vouloir s’inspirer de celle qui a fonctionné en 2016.

Mais pour affronter la France lors du troisième match, Fernando Santos a été contraint de changer. Dehors William (et Bruno Fernandes), aux profits de João Moutinho et, surtout, Renato Sanches. Après deux entrées en jeu, le joueur de Lille, révélation de l’Euro il y a cinq ans et désormais âgé de 24 ans, a mis à peu près tout le monde d’accord. Le Portugal ne peut pas jouer sans lui, et voici pourquoi.


Une mobilité à peine excessive

Le choix de Fernando Santos lors des deux premières affiches était celui du 4-2-3-1, avec un double pivot. Autrement dit, deux joueurs devant la défense (Danilo et William) avec pour objectif de se compléter. Quand l’un descend à la hauteur de ses défenseurs (le plus souvent Danilo), l’autre doit s’insérer dans la densité. Manière de former un 3+1 à la construction, qui doit permettre d’avancer en trouvant un relais à l’intérieur. Pas de suspense: la circulation de balle du Portugal a le plus souvent ressemblé à un «U», notamment contre une Hongrie en bloc bas. Bref, les déplacements du double pivot n’ont que rarement permis à la Seleção d’avancer par l’intérieur du jeu. Aussi parce que William ne «vit» pas très bien dans cette zone.

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Le double pivot portugais en action. Danilo, à gauche, est à hauteur de ses défenseurs centraux. William (en jaune) est lui présent à l’intérieur du jeu pour servir de relais.

Le double pivot portugais en action. Danilo, à gauche, est à hauteur de ses défenseurs centraux. William (en jaune) est lui présent à l’intérieur du jeu pour servir de relais.

Il conserve toujours plus ou moins la même position, sans forcément avancer avec le jeu. Ici, il sollicite la balle auprès de Semedo, mais au lieu d’exploiter l’espace libre à l’intérieur, il revient en retrait sur Pepe.

Il conserve toujours plus ou moins la même position, sans forcément avancer avec le jeu. Ici, il sollicite la balle auprès de Semedo, mais au lieu d’exploiter l’espace libre à l’intérieur, il revient en retrait sur Pepe.

Pour agir face au jeu, il a besoin de reculer derrière la ligne de pression. Résultat: il n’y a personne à l’intérieur du jeu, et la diagonale de William est imprécise.

Pour agir face au jeu, il a besoin de reculer derrière la ligne de pression. Résultat: il n’y a personne à l’intérieur du jeu, et la diagonale de William est imprécise.

Renato Sanches, lui, aime exister partout. Son poste n’est pas précisément défini. Capable de jouer dans le milieu à deux (contre la Hongrie pour le dernier quart d’heure), sur un côté (il entre à droite contre l’Allemagne) ou légèrement excentré dans un milieu à trois (comme contre la France), il se distingue surtout par une volonté d’être présent dans la zone du ballon. Donner des lignes de passes à ses partenaires, quitte à parfois dézoner, est son obsession. Mais surtout, il reste toujours mobile après avoir touché ou non le ballon.

Tous les ballons touchés par Renato Sanches contre la France. Très souvent côté gauche, mais sa mobilité l’amène aussi à venir dans des zones opposées.

Tous les ballons touchés par Renato Sanches contre la France. Très souvent côté gauche, mais sa mobilité l’amène aussi à venir dans des zones opposées.

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Sa capacité à se «promener» dans la zone de jeu avec une réelle activité peut être déstructurante. Elle peut exploser en cas de perte de balle, ce qui peut expliquer la retenue que Santos a eue à en faire un titulaire. Mais cette proactivité est surtout difficile à gérer pour ses adversaires. Il demande le ballon, mais il est en plus acquis qu’il sait en faire de bonnes choses. Il est donc surveillé. Et suivi. Contre la Hongrie, dans un match fermé, c’est un de ses déplacements qui profite à ses partenaires et permet au Portugal d’ouvrir le score.

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Renato Sanches vient d’entrer contre la Hongrie. Plutôt milieu axial gauche, il vient dans la zone du ballon.

Renato Sanches vient d’entrer contre la Hongrie. Plutôt milieu axial gauche, il vient dans la zone du ballon.

Il cherche toujours à donner des lignes de passe, ce qui l’amène à bouger. Ici, il s’apprête à revenir vers l’intérieur, ce qui va contraindre son défenseur (en blanc) à le suivre.

Il cherche toujours à donner des lignes de passe, ce qui l’amène à bouger. Ici, il s’apprête à revenir vers l’intérieur, ce qui va contraindre son défenseur (en blanc) à le suivre.

De par son déplacement, il ouvre une ligne de passe pour ses partenaires. Bruno Fernandes servira Rafa Silva, qui trouvera Guerreiro pour l’ouverture du score.

De par son déplacement, il ouvre une ligne de passe pour ses partenaires. Bruno Fernandes servira Rafa Silva, qui trouvera Guerreiro pour l’ouverture du score.

Il n’est donc pas un hasard de constater qu’il est le Portugais le plus recherché par ses partenaires sur la phase de groupes. En moyenne, il a été la cible de 76,9 passes par match (soit par période de 90 minutes). C’est 20 de plus que William Carvalho et 30 de plus que Danilo Pereira, dans des profils évidemment différents. Mais Bruno Fernandes, bien qu’utilisé assez haut, n’a été visé que 47,9 fois par exemple.


Proactif sous pression

Que le système choisi soit un 4-3-3 ou un 4-2-3-1, le Portugal doit trouver la solution pour être pertinent à l’intérieur du jeu. Cela demande une présence, mais aussi une utilisation de ces circuits. Contre la Belgique et son 3-4-3 en 8e de finale dimanche, cela pourrait d’ailleurs constituer une clé, avec une supériorité potentielle dans l’entrejeu. Il convient donc de pouvoir passer par l’axe, quitte à être mis sous pression.

Malgré la pression de Kanté et Benzema, Renato Sanches, qui concentre l’attention des Français, résiste et sert Moutinho, libre.

Malgré la pression de Kanté et Benzema, Renato Sanches, qui concentre l’attention des Français, résiste et sert Moutinho, libre.

Renato Sanches a une habileté technique qui lui permet de s’accommoder correctement de la pression, mais surtout une dimension physique qui l’y fait résister, voire l’amène à l’éliminer. Il est ainsi le Portugais à jouer le plus de passes sous pression, signe qu’il ne la craint pas. Mais il sait aussi profiter de cette agressivité adverse pour casser des lignes adverses. Sa capacité à remonter le ballon en conduite en fait forcément un profil différent.

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Renato Sanches reçoit le ballon dans son camp, sous la pression de Pogba. Il résiste au duel et enclenche une course vers l’avant, balle au pied.

Renato Sanches reçoit le ballon dans son camp, sous la pression de Pogba. Il résiste au duel et enclenche une course vers l’avant, balle au pied.

Six secondes plus tard, Renato Sanches est entré dans le dernier tiers adverse et a éliminé tout le milieu français par cette projection. Il lâche le ballon pour Ronaldo au bon moment.

Six secondes plus tard, Renato Sanches est entré dans le dernier tiers adverse et a éliminé tout le milieu français par cette projection. Il lâche le ballon pour Ronaldo au bon moment.

Pas un hasard donc de constater que, rapporté au temps de jeu, il est le Portugais à avoir le plus souvent porté la balle, mais principalement celui qui fait gagner le plus de mètres à son équipe. Ses percées balle au pied sont un atout pour amener la balle dans le dernier tiers adverse, surtout sur les phases de transition (il pourrait y en avoir plusieurs contre une Belgique qui cherche à avoir le ballon).

Le scanner fonctionne

Mais là où Renato Sanches se différencie de ses concurrents au milieu, et notamment de William Carvalho, c’est dans sa capacité à interpréter le jeu. Le joueur du Betis Séville est souvent raillé pour sa lenteur, perçue ou réelle. Celui de Lille a pour lui une prise d’information plus efficace, ajoutée à une orientation du corps dans le sens du jeu.

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William Carvalho mal orienté. Il ne prend pas l’information de l’espace libre dans son dos et joue en retrait vers Pepe.

William Carvalho mal orienté. Il ne prend pas l’information de l’espace libre dans son dos et joue en retrait vers Pepe.

Situation différente pour Renato Sanches, mais avant même de recevoir la balle, il scanne le jeu face à lui et se mettra dans son sens.

Situation différente pour Renato Sanches, mais avant même de recevoir la balle, il scanne le jeu face à lui et se mettra dans son sens.

Par rapport à ses coéquipiers, Renato Sanches «gagne du temps». Il regarde avant de recevoir et est prêt à jouer vers la zone offensive dès sa prise de balle. Autrement dit, il s’évite de faire une ou deux touches de trop, quand cela n’est pas nécessaire. Combinée à sa technique, cette sensibilité permet au Portugal de gagner quelques dixièmes de secondes.

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Renato Sanches sollicite la balle et joue en retrait pour Rúben Dias. Il bouge ensuite, attirant Griezmann avec lui.

Renato Sanches sollicite la balle et joue en retrait pour Rúben Dias. Il bouge ensuite, attirant Griezmann avec lui.

Son déplacement ouvre la ligne de passe vers Guerreiro, avant de la solliciter à nouveau derrière la ligne de pression. Cela élimine Griezmann.

Son déplacement ouvre la ligne de passe vers Guerreiro, avant de la solliciter à nouveau derrière la ligne de pression. Cela élimine Griezmann.

Lorsqu’il reçoit la balle, il est orienté face au jeu, avec la possibilité de scanner l’ensemble du terrain.

Lorsqu’il reçoit la balle, il est orienté face au jeu, avec la possibilité de scanner l’ensemble du terrain.

Bien sûr, Renato Sanches n’est pas le seul Portugais dans ce cas. Contre la France, la complémentarité avec un Moutinho également très mobile et capable de maîtriser les temps de matches s’est fait sentir. L’entrée de João Palhinha devant la défense, à la place de Danilo, a aussi apporté quelque chose de différent, dans une filière plus directe.

Et puis, Sanches, malgré sa dimension physique, est probablement moins acharné à sortir sur le porteur adverse que William Carvalho et Danilo Pereira. C’est d’ailleurs dans ce domaine que les statistiques avancées donnent un argument certain aux «anciens». Mais est-ce un avantage suffisamment compétitif pour se priver du volume de celui qui n’est plus qu’un petit jeune?

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