Football: Ricardo Dionisio: «La Suisse, ce n’était pas fait pour moi»
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FootballRicardo Dionisio: «La Suisse, ce n’était pas fait pour moi»

Coach du FC Sion début 2020, le Portugais s'est engagé en Équateur avec l'Independiente del Valle, l'un des principaux clubs d'un pays qui correspond tellement mieux à ses valeurs footballistiques.

par
Florian Vaney
Ricardo Dionisio.

Ricardo Dionisio.

Urs Lindt/freshfocus

Le temps lui a semblé une éternité. Lui l'homme de terrain, qui vit, mange, dort et respire foot, cloîtré chez lui durant des mois. Lui qui demandait une revue de presse de tout ce qui avait pu se dire sur le FC Sion à la première heure chaque matin lors de son passage en Valais. Lui qui, tous les week-ends, s'avalait les cinq matches de Super League sans cligner des yeux. Des mois de vide entre son départ d'Octodure en juin et le nouveau défi dans lequel il vient de s'engager en Équateur. «J'étais au Portugal, raconte Ricardo Dionisio. Le confinement, c'est autre chose qu'ici. J'avais simplement le droit de sortir pour descendre mes poubelles et faire des courses pour ma grand-mère.»

Dépourvu de sa passion, mais surtout soumis à la tentation. Pour briser l'ennui, fallait-il accepter cette proposition en Challenge League? Ou cette autre à l'étranger dans un projet risqué, mais un projet quand même? «Je crois que ça a été le plus dur. Refuser des offres qui te font envie, parce que tu sais que ce sont des pièges, que tu ne seras pas pleinement épanoui, mais qui te permettrait d'enfin sentir à nouveau l'herbe d'un terrain de foot.»

Besoin de ferveur, de chaleur humaine

C'est que le court passage de Ricardo Dionisio sur un banc de Super League (cinq matches) lui a donné une assez bonne idée de ce dans quoi il voulait se lancer, et ce dont il ne voulait absolument plus entendre parler. «J'ai toujours un peu peur d'être taxé de jaloux quand je dis ça. J'espère qu'on comprendra que je parle en toute franchise, par pure honnêteté. Entraîner en Suisse, ce n'était pas fait pour moi. À vrai dire, ça n'a pas été une très bonne expérience.»

Aucune volonté de cracher dans la soupe ici, lui qui connaît son privilège d'avoir pu vivre du football tant au Stade Nyonnais qu'au FC Sion. «Si je dis ça, c'est d'abord à cause du manque de ferveur, de passion. En Suisse, les gens sont froids quand on leur parle de foot. Ça, c'est le point 1. Le point 2, c'est l'organisation. Je parle de ce qui se fait dans les clubs, mais aussi au niveau des associations. Il n'y a aucune vision, si ce n'est celle du profit à très court terme. Le championnat n'a pas vraiment d'intérêt, mais personne ne veut le changer pour ne pas perdre quelques centaines de milliers de francs de droits TV. La Challenge League est supposée former des jeunes, mais toutes les équipes sont plutôt préoccupées par leurs résultats directs. Ça ne fonctionne pas. Si la Suisse se retrouve 17e à l'indice UEFA, derrière Chypre, ce n'est pas un hasard.»

Il a fait son autocritique

Et Ricardo Dionisio de mettre le doigt là où ça dérange. «Le football suisse fonctionne en bonne partie grâce à des mécènes. Le souci, c'est que ces gens-là viennent en général d'autres horizons, mais qu'ils veulent gérer leur club comme ils l'entendent, avoir leur mot à dire le dimanche avant le match, faire trinquer leurs copains, etc. Ils en découlent énormément d’aberrations.»

«Le plus dur, c’est de refuser des offres qui te font envie. Parce que tu sais que ce sont des pièges, mais qu’elles te permettraient de sentir l’odeur du terrain à nouveau.»

Forcément, il existe un gouffre entre le football comme il est perçu dans notre pays et au Portugal ou en d'autres lieux à la culture foot bien plus exacerbée qu'ici. «Je crois que les jeunes en Suisse ont moins tendance à «all-in», à tout sacrifier pour réussir dans le sport. Ils sont plus confortables à l'idée d'avoir un diplôme, ou au moins quelque chose pour rebondir au cas où. Et logiquement, ça les freine.»

Ricardo Dionisio en pleine discussion avec son ancien joueur à Sion, Geoffroy Serey Die.

Ricardo Dionisio en pleine discussion avec son ancien joueur à Sion, Geoffroy Serey Die.

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Le Portugais a conscience que son discours sera associé à celui d'un coach qui n'a obtenu que deux points en cinq matches, puisqu'il s'agit de son bilan au FC Sion. «J'ai effectué mon autocritique après mon départ. Je suis conscient de ne pas avoir fait tout juste. J'avais quand même le sentiment d'avoir allumé une petite flamme dans cette équipe, même si deux points en cinq matches, c'est nul. Maintenant, pour qu'une équipe fonctionne, beaucoup de paramètres doivent converger dans la même direction. Il y a ceux qu'un coach peut maîtriser, comme les relations ou la discipline, et ceux où il n'a que peu, voire pas de poids. Je pense à l'organisation du club, le recrutement, la formation...»

Entre ses deux bulles, la misère

Un endroit où Ricardo Dionisio se sent bien plus en harmonie avec ses convictions et ses valeurs footballistiques, c'est l'Équateur. L'Independiente del Valle, précisément, où d'anciennes connaissances de la réserve du Benfica où il a œuvré l'ont accueilli. «Attention, je suis conscient d'avoir un statut qui me permet d'apprécier la vie ici. Je vis dans une bulle, je travaille dans une autre bulle. Les deux sont séparées par une demi-heure de route. Une demi-heure durant laquelle je vois toute la misère du pays. C'est le genre d'endroit où tu pars de chez toi avec 30 dollars en poche, et où il t'en reste un ou deux à ton retour. Parce que c'est impossible de rester insensible aux conditions de vie des gens.»

Celui qui a signé comme entraîneur assistant sait que rapporter un titre au peuple vaudrait infiniment plus qu'un ou deux billets lâchés çà et là, même si aucun spectateur n'est accepté au stade actuellement. «Depuis sa création il y a soixante ans, le club ne l'a jamais gagné. Cette année encore, c'est l'objectif.» L'avantage de l'Independiente: évoluer à 2'800 mètres d'altitude, là où l'un des grands rivaux, le Barcelona, s'entraîne au niveau de la mer. «J'ai pas fait le malin les premières fois où j'ai dû présenter un exercice. Je me suis retrouvé à bout de souffle en moins de deux... Nous, on a ce petit avantage. Les autres équipes, elles, possèdent les tout meilleurs joueurs. Ça compense.»

Au milieu de la misère équatorienne, le football est roi. «C'est un peu l'inverse de la Suisse.» Ou exactement ce dont Ricardo Dionisio avait besoin.

«C’est le genre d’endroit où tu pars de chez toi avec 30 dollars en poche, et où il t’en reste un ou deux à ton retour.»

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