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EntretienRoger Federer: «L'envie d'aider les autres doit venir du coeur»

Pour les 10 ans de sa fondation, Roger Federer a reçu «Le Matin» en exclusivité à Dubaï. L’occasion de découvrir l’homme derrière le sportif.

par
Isabelle Musy

C’était mardi à Dubaï. Détendu et souriant, l’homme aux 17 titres du Grand Chelem nous a reçus pour un très long entretien sur la terrasse d’un hôtel. L’occasion d’évoquer avec lui son implication dans sa fondation, son rapport à l’Afrique, à l’autre, à l’argent, au don. Mais aussi son rôle de père.

Comment est née l’envie de créer une Fondation Roger Federer?

C’est venu assez naturellement via ma mère. J’allais en Afrique du Sud en vacances pour voir la famille et en même temps j’étais confronté à la pauvreté. Parallèlement à ça, je jouais au tennis, j’essayais d’atteindre le plus haut niveau, accomplir les plus grands rêves possibles. Les premiers succès, chez les juniors, c’est un peu particulier. Puis tu passes chez les pros. Et à un moment donné, quand tu commences à avoir tes premiers résultats, que tu entres dans le top 10, parviens en quarts d’un grand tournoi, tu te mets à gagner beaucoup d’argent en peu de temps et très jeune. Alors très rapidement, tu te poses des questions. En plus, beaucoup de gens se mettent à vouloir des choses de toi. Alors tu réfléchis au chemin que tu as envie de prendre d’un point de vue philanthropique. Tu peux aussi décider de n’en prendre aucun. Mais si tu as envie de soutenir une cause, et c’était mon cas, tu étudies les pistes possibles. Soutenir les enfants avec l’Unicef par exemple, les animaux ou la lutte contre une maladie. Mais je me suis rendu compte que j’avais envie de construire quelque chose moi-même et dans la durée. C’est comme ça que tout a commencé.

Quelle est votre relation à l’Afrique?

Elle est très forte. Je m’en suis rendu compte encore en février dernier lorsque je suis retourné en Afrique du Sud avec ma mère. Emotionnellement, c’était vraiment fort. Revoir la famille, aller visiter ces projets soutenus par ma fondation. Je suis aussi allé en Ethiopie, il y a quelques années. A chaque fois, ça me touche énormément. Je suis content d’avoir pris ce chemin-là, il y a dix ans. Dix ans déjà, c’est fou! Au début, c’était un tout petit projet. Dès le début, j’ai tenu à m’impliquer et j’ai adoré faire ça. Même si ça signifiait prendre des responsabilités tôt dans ma vie, comprendre ce que j’essayais de réaliser, me faire «éduquer» en quelque sorte par ceux qui connaissent bien l’humanitaire, parler aux gens. J’ai beaucoup appris. Et je continue à apprendre en fait.

Plus encore que l’argent, n’est-ce pas le temps que vous offrez qui a le plus de valeur?

Oui, je pense. J’espère inspirer des gens, au-delà de ma fondation. Et pour ça, plus que l’argent, c’est en effet le temps qu’on investit qui est précieux. En parlant avec les gens, en apportant et en échangeant des idées. Je suis heureux de pouvoir toucher autant de gens, en Afrique et en Suisse. J’espère que ça donnera des idées à d’autres qui démarreront quelque chose à leur tour. Parce que ce sont de grands joueurs comme Agassi ou d’autres athlètes qui m’ont inspiré. Les voir agir avec leur fondation tels de vrais entrepreneurs, réaliser à quel point ils parvenaient à aider des gens, ça m’a motivé. Mais il faut vraiment avoir envie de le faire parce que c’est un investissement de longue haleine. J’essaie de donner le plus de temps possible. Mais c’est comme avec les enfants, tu te dis toujours que tu pourrais leur consacrer plus de temps. Mais je dois trouver un équilibre avec mes obligations de joueur. La vie est faite de compromis. Mais je pourrais m’investir davantage encore dans la fondation quand j’arrêterai ma carrière.

Quelle est la philosophie de votre fondation?

L’idée est de responsabiliser les gens, de les aider à trouver les solutions pour changer eux-mêmes leur vie plutôt que de faire des dons simplement matériels ou financiers. Sinon tu crées une relation de dépendance qui n’est pas saine et qui pousse à la passivité. Et à long terme, ça ne fait pas avancer les choses. L’idée n’est pas non plus d’arriver de Suisse en donneurs de leçons. C’est pour ça qu’on travaille en étroite collaboration avec des ONG sur place et avec les communautés locales.

Toute personne connue et riche a-t-elle un devoir philanthropique?

Ça doit venir du cœur. C’est très personnel. Je trouve décevant que certains n’aient pas envie de consacrer du temps pour aider les autres. Mais chacun est différent. Et si on le fait, il faut le faire avec le cœur. Après, tu peux, comme moi, endosser plus de responsabilités ou alors juste prêter ton nom, offrir des raquettes et des objets. Il y a plein de manières d’agir. Ce qui n’est pas bien, c’est de le faire juste pour soigner son image. Et malheureusement, c’est un peu la tendance dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, le «public eye» qui prend toujours plus d’importance. Je ne suis pas certain que les gens agissent toujours pour les bonnes raisons. Mais tant qu’ils font quelque chose, peu importe peut-être les raisons de leur motivation.

Quel est votre rapport à l’argent?

C’est un peu bizarre de gagner de l’argent avec ce que je considère comme un hobby. Bien sûr, ça m’apporte de la sécurité, ainsi qu’à ma femme, mes parents, ma sœur et mes enfants. C’est bien d’en avoir, je ne vais pas mentir. Mais ce n’est pas quelque chose qui domine ma vie. J’en ai vite eu assez pour mes propres besoins. Même si j’ai envie de vivre encore très longtemps. Mais je n’ai pas l’intention d’arrêter de travailler à la fin de ma carrière de joueur. J’ai envie de faires des choses qui m’intéressent. C’est important de ne pas changer à cause de l’argent. Ça peut être néfaste. Ça peut détruire des amitiés, des relations. Quand l’argent prend le dessus, ce n’est pas bon. Il y a qu’à voir les familles qui se déchirent pour des questions d’héritage. Plus tu en as, plus ça pose de problèmes. Jusqu’à un certain degré évidemment. Car si tu n’en as pas du tout, tu n’as que des problèmes. Il faut avoir un minimum pour vivre correctement. Mais je suis convaincu que si tu es heureux à l’intérieur de toi, l’argent est secondaire.

Quel est votre rapport à l’autre?

Pour moi tout le monde vaut la même chose. Il n’y a pas des êtres supérieurs aux autres sous prétexte qu’ils sont connus ou riches. Ça ne change rien. Je n’aime pas les gens qui modifient leur comportement en fonction de qui ils ont en face d’eux. Or c’est quelque chose que j’ai beaucoup vu et vécu. Des gens qui changent avec moi ou avec les gens autour d’eux. En ce qui me concerne, je sais que je ne vais pas changer. Bien sûr, tu fais un petit peu plus attention si tu es face à la presse. Mais j’ai le même respect pour tout être humain. J’essaie toujours de rester décontracté et poli quand je parle à quelqu’un. J’essaie de mettre les gens à l’aise autour de moi et saluer un maximum de personnes. Je ne vais pas commencer à ignorer des gens sous prétexte que je suis connu. Cette idée ne me plaît pas du tout et c’est essentiel pour moi de garder cette ligne de conduite. Elle est très importante.

En devenant père avez-vous pris plus conscience encore de l’importance de l’éducation?

Surtout ces deux dernières années. Avant cela, mes filles étaient trop petites. Oui, tu les éduques, mais ce sont des bébés. Les besoins ne sont pas les mêmes. Mais depuis deux ans, C’est «oui», c’est «non» et tu dois expliquer pourquoi c’est «non». Tu discutes avec elles, tu mets des limites. Là tu es vraiment dans l’éducation. Depuis deux ans, je sens vraiment que j’ai un impact important sur leur éducation. Et c’est je pense en effet que ça a joué un rôle dans ma décision d’avoir des ambitions encore plus grandes pour la fondation ces prochaines années. Cela dit, j’ai toujours eu conscience que les enfants sont l’avenir, j’ai toujours aimé passer du temps avec eux. A l’époque, j’ai fait des voyages en Inde pour l’Unicef. Et dans le tennis, on a des «kids days» dans tous les sens.

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