27.06.2020 à 09:55

Nos légendesRolf Biland, entre tradition et révolution

Sept titres mondiaux, 82 victoires en GP, 107 pole positions: Rolf Biland, 69 ans, sera pour toujours «Monsieur Side-Car».

par
Sport-Center
Rolf Biland (avec Kurt Waltisperg) affiche un palmarès impressionnant.

Rolf Biland (avec Kurt Waltisperg) affiche un palmarès impressionnant.

Keystone

Flash-back. 3 juillet 1949. Deux semaines plus tôt, les premiers GP du tout nouveau «Championnat du monde des courses sur route» se sont déroulés sur la célèbre île de Man, en Mer d’Irlande. Trois catégories figuraient au départ de ce Tourist Trophy, manifestation créée en 1907: les classes 250, 350 et 500 cm3.

Le 3 juillet, les forêts du Bremgarten accueillent la deuxième course du mondial, la première pour deux autres catégories originelles, les 125 cm3 et les side-cars. Sur trois roues, c’est celui qui deviendra deux mois plus tard champion du monde, le Britannique Eric Oliver, qui s’impose; dans son panier, un journaliste britannique aux lunettes épaisses, Dennis Jenkinson, qui sera mondialement connu six ans plus tard en remportant, aux côtés de l’inoubliable Stirling Moss, les «Mille Miglia» automobiles à plus de 157 km/h de moyenne. Victoire britannique sur trois roues et, déjà, des Suisses sur le podium: le Bernois Hans Haldemann et son passager Herbert Läderach se classent troisièmes du GP de Suisse. La tradition est née, celle d’une excellence helvétique dans cette catégorie que la foule adore.

L’acrobate Florian Camathias - le «myope qui voyait le mieux au monde», comme le surnommait feu son ancien passager, Maurice Büla -, a laissé une trace inoubliable. Comme Fritz Scheidegger, enfant de Langenthal qui a longtemps vécu dans le vallon de Saint-Imier, double champion du monde. Comme les frères vaudois Castella... et tous les autres. Comme, bientôt, un petit bonhomme de Baden qui, le 19 avril 1970, participe à sa première course de côte entre Oulens et Villars-le-Comte. Rolf Biland est alors le passager de Fritz Hänzi, aux côtés duquel il goûtera au mondial une année plus tard, avant de passer au guidon le 16 avril 1972.

En avril 1970, Rolf Biland avait lancé une carrière de près de trois décennies.

En avril 1970, Rolf Biland avait lancé une carrière de près de trois décennies.

Toujours sur les hauts d’Oulens, c’est sa première course, sa première victoire: «Avant de participer à cette épreuve, j’ai bien sûr dû obtenir une licence. Le cours se déroulait sur la place d’Armes de Payerne. Quand je suis entré en piste, il pleuvait; je suis parti en tête-à-queue, en direction de la voiture du jury! Monsieur Paul Castella, le responsable de la Fédération suisse, a juste eu le temps de déguerpir: «Fini! Impossible! Pas de licence pour ce gars-là!» Par bonheur, les autres membres du jury me connaissaient et ils ont réussi à lui faire changer d’avis», rigole Rolf Biland aujourd’hui.

Le championnat n'est plus, le champion s'en va

26 octobre 1997. Le circuit espagnol de Cartagena accueille la dernière manche de la Coupe du monde de side-cars. Celle qui a longtemps été considérée avec la classe 500 cm3 comme la catégorie-reine des GP a perdu douze mois plus tôt son statut de championnat du monde. Elle le retrouvera quelques années plus tard, mais via des courses qui ne figurent plus dans le programme du MotoGP.

Une dernière pour la route sur le circuit de Cartagena le 26 octobre 1997.

Une dernière pour la route sur le circuit de Cartagena le 26 octobre 1997.

Ce 26 octobre, son fidèle Kurt Waltisperg à ses côtés, Rolf Biland s’était élancé de la pole position; il avait été contraint à l’abandon, sur un souci de chaîne mal tendue. Un baisser-de-rideau à l’image d’une carrière: sept titres mondiaux, certes, mais au moins quatre «offerts» à la concurrence pour des décisions techniques trop hardies. Car toujours il a voulu plus, parfois trop. Ce soir-là, à Cartagena, la joie de se retrouver une petite troupe rassemblée autour de la même table était par moments forcée. On évitait de croiser certains regards et, quand c’était impossible, on ne parlait pas, on répondait par gestes, un haussement d’épaules: «Eh oui, c’est fini!» Rolf Biland jouait l’auto-persuasion: «Pour le moment, ça va. Peut-être qu’il faudra me reposer la question au début de la saison prochaine, quand je prendrai conscience que mes petits camarades commencent leurs essais.»

Un éternel jeune homme

On l’a retrouvé 23 ans plus tard. Toujours aussi fit, toujours aussi dynamique. L’an dernier, pourtant, on a eu peur pour lui, lorsqu’il a été victime d’une chute à haute vitesse sur le circuit de l’Anneau du Rhin. Car Rolf Biland, meilleur pilote de side-cars de tous les temps, brillant lors de quelques tests et courses en monoplace, qui rêvait de Formule 1, ce Rolf Biland-là n’est pas malhabile du tout au guidon d’une moto solo. A sa retraite sportive, le Seelandais a créé une entreprise qui organisait des événements, notamment avec des quads.

Désormais, on le croise sur le circuit de Lignières, dans le canton de Neuchâtel, où il officie encore comme instructeur pour le TCS: «La compétition, c’est vraiment quelque chose que j’ai enlevé de mon esprit. J’adore toujours autant rouler, mais je privilégie le plaisir plutôt que le chrono. Quand tu as 70 ans, tu te dis: okay, tu peux éprouver autant de plaisir de conduire en roulant une seconde moins vite au tour. Alors que toute ma vie active, c’était au dixième qu’on se battait», rigole le septuple champion du monde.

Pas de regrets malgré les cadeaux

Touche-à-tout génial, aussi à l’aise sur un green de golf que dans l’exercice du barefoot, Rolf Biland a souvent eu un coup d’avance dans le développement technologique de la classe side-car, en allant parfois si loin – le BEO, dans lequel son passager était assis, en 1978 – que la Fédération internationale avait été obligée, l’année suivante, de mettre deux titres mondiaux en jeu, celui des «traditionnels» et celui des «révolutionnaires», qui avaient plongé dans des technologies qu’on croyait alors réservées aux voitures de course.

Victoire au Mans ce 29 avril 1979.

Victoire au Mans ce 29 avril 1979.

Est-il allé trop loin durant cette carrière en GP qui s’étend sur vingt-cinq ans? «Il y a eu des idées que nous avons rapidement dû oublier; nous avons fait, parfois, fausse route. Mais à chaque occasion, on parlait beaucoup de nos projets, ce qu’appréciaient les sponsors. Je suis conscient que pour la concurrence, l’évolution allait trop rapidement, ce fut le cas avec le double championnat de 1979. Mais là aussi, j’ai profité du scandale né autour de cette décision. Et ceux qui partageaient mes idées cette année-là également.»

Des regrets? «On aime bien rappeler que j’ai peut-être «offert» quatre titres mondiaux à des adversaires, des couronnes que je n’aurais pas dû perdre sans mes expérimentations techniques; mais ces recherches, ces tentatives, étaient de sacrés motifs de motivation et de plaisir, car quand ça marchait, c’était aussi des sortes de victoires... qui en provoquaient ensuite de véritables sur la piste. Non, pas de regrets, je suis un retraité heureux!»

Un vieux couple qui a vécu séparé

Quand on parle de Rolf Biland, quand on le rencontre aujourd’hui dans un festival «d’anciens», la moustache noire de Kurt Waltisperg n’est jamais très loin. Après le Suisse Fredy Freiburghaus (1974-1975), le Britannique Kenny Williams (1976-1979 en B2A), c’est Waltisperg qui est devenu le fidèle second.

Avec Kurt Waltisperg, ce n'était pas ami-ami. (Photo: Keystone)

Avec Kurt Waltisperg, ce n'était pas ami-ami. (Photo: Keystone)

Complices absolus. Amis? «Nous ne sommes jamais partis en vacances ensemble, sourit Rolf Biland. Entre nous, il y a toujours eu le respect mutuel de la santé de l’autre. Nous avons pratiqué une passion commune, le même business: les tests, les courses, les opérations avec les sponsors, les séances d’autographes. Mais nos points communs s’arrêtaient là, nous n’avions pas les mêmes loisirs. Je crois que c’était vraiment la meilleure des constellations: nous étions un couple, mais nous étions toujours séparés. On se voyait pour deux ou trois jours, le temps d’une compétition, et on repartait chacun de son côté. Kurt était le meilleur, et pas seulement dans le panier: il a su gérer ses affaires, il nous a apporté des sponsors. C’est simple: nous avons tous les deux profité de l’autre.»

Des gaffes et un exploit devenus célèbres

En 1977, Biland rate ce qui aurait dû être son premier titre mondial. Le 15 août, c’est la dernière course du championnat à Silverstone (GB). Rolf Biland-Ken Williams sont en pole position, mais une averse soudaine s’abat alors que les pilotes sont sur la grille de départ: les écrous des roues avant et arrière ont été assurés avec un produit spécial, les mécanos ne parviennent pas à les débloquer et sont incapables d’échanger les roues.

Voici Biland en slicks (pneus lisses) sous une pluie battante, il terminera huitième: «Ce jour-là, j’ai offert le titre à George O’Dell, le pilote britannique».

Biland a amassé les succès et signé quelques bourdes. (Photo: Collection Jean-Claude Schertenleib)

Biland a amassé les succès et signé quelques bourdes. (Photo: Collection Jean-Claude Schertenleib)

Le 5 septembre 1982 se tient, sur le circuit du Mugello, le GP de San Marino; comme à leur habitude (ou presque), Rolf Biland/Kurt Waltisperg ont dominé les essais libres, avec leur LCR à moteur Yamaha 500. Mais voilà, notre homme est bien décidé d’écrire l’histoire et il se lance à l’assaut de la pole position absolue du GP (l’Américain Freddie Spencer, au guidon de la Honda 500 officielle); c’est l’accident. Relevé avec une fracture de la clavicule droite, Biland doit déclarer forfait le lendemain. Vainqueur deux semaines plus tard en Allemagne, Biland a encore offert, cette fois pour 3,5 points, un titre à un adversaire (l’Allemand Schwärzel).

Le 1er mai 1988, le circuit andalou de Jerez de la Frontera reçoit un GP du «Portugal»; ce que le roi du side-car avait tenté six ans plus tôt devient réalité: Biland/Waltisperg battent de 75 centièmes de seconde le temps de la pole position 500, signée ce jour-là par l’Américain Eddie Lawson. Exploit unique qui n’annonce pas encore le chant du cygne d’une catégorie qui, après la «révolution» des GP en 1992 – début de la nouvelle ère, des teams fixes sont désormais sous contrat, fini le temps où une centaine de pilotes 125 cm3 venaient tenter leur chance pour obtenir une des 36 places de la grille départ – va petit à petit être délaissée. Puis partagée dans différents championnats, avant de disparaître des programmes des GP.

Cinq ans et trois titres supplémentaires plus tard, le monument de la catégorie fait ses adieux. Une chaîne mal tendue, un abandon à Cartagena. Mais Biland/Waltisperg avaient encore été les plus rapides lors des qualifications...

Jean-Claude Schertenleib

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